La Paracha Ki Tavo s’ouvre sur la Mitsva des Bikourim, ces premiers fruits que l’on apporte au Temple dès l’installation en Terre d’Israël. Derrière ce geste en apparence modeste se dissimule un enseignement d’une grande profondeur : tout commencement consacré au Ciel sanctifie l’ensemble de ce qui lui succède. À travers l’image d’une balance maintenue en parfait équilibre, le Rav Chemouel Rabinowitz révèle comment un unique petit fruit, offert dans la joie, peut faire basculer le destin du monde entier.
Rav Chmouel Rabinovitch
Les prémices, un commencement chargé de sens
La Paracha s’ouvre par ces mots : « Et ce sera lorsque tu entreras dans le pays… tu prendras des prémices de tous les fruits de la terre. » Moïse s’apprête à quitter ce monde et, avant l’entrée du peuple d’Israël en Terre sainte, il lui prescrit une priorité : dès qu’il s’y sera établi et commencera à jouir de ses fruits, sa toute première démarche sera d’apporter au Temple les Bikourim, les premiers fruits de la récolte. Une question surgit aussitôt : pourquoi la Torah insiste-t-elle sur ce « lorsque tu entreras dans le pays » ? Pourquoi entourer cette Mitsva d’autant de préparatifs ?
Toute la force réside dans le commencement
L’importance accordée au commencement révèle un principe spirituel fondamental. Deux manières d’aborder les choses s’offrent à l’homme : placer l’accent sur la fin — le but et le résultat — ou le placer sur le commencement. Le judaïsme enseigne que c’est le commencement, le Réchit, qui est décisif. De même que, le soir du 14 Nissan, à la veille de Pessa’h, on inaugure les préparatifs par la recherche du ‘Hamets, ici encore, avant même de profiter de la terre, le tout premier geste doit être tourné vers D.ieu. Tous les commencements doivent être reliés à Lui — ainsi ouvrons-nous chaque matinée par le Modé Ani. Lorsqu’un commencement est dédié au Ciel et accompli avec une intention droite, il entraîne et sanctifie tout le processus qui lui fait suite.
Une préparation à la mesure du don
Pour recevoir ce qui porte une grande signification, une préparation immense est requise. L’exil d’Égypte et l’oppression qui l’accompagna constituèrent une telle préparation, sans laquelle les Hébreux n’auraient pu recevoir la Torah : il fallait descendre dans le lieu le plus bas et le plus impur pour en élever les étincelles et se rendre dignes de la recevoir. La Terre d’Israël, quant à elle, est le véritable lieu du Birour, le raffinement des étincelles. Alors qu’au désert ou en Égypte le lien avec la sainteté revêtait une autre forme, la Terre d’Israël exige une connexion authentique entre la matérialité — le travail du sol — et la sainteté. Les quarante années d’errance dans le désert furent en réalité une vaste préparation à cette entrée dans le pays ; ceux qui n’y étaient pas prêts, la génération de la faute, n’eurent pas le mérite d’y pénétrer.
Le petit fruit qui fait pencher la balance
Lorsqu’une personne dépose ses Bikourim dans une corbeille — le Téné — entre les mains du Cohen, au Temple, elle n’apporte finalement qu’une petite quantité de fruits. Comment un fruit si modeste peut-il revêtir une signification aussi considérable ? Le Rav l’explique à la lumière d’une parabole de Maïmonide, le Rambam : l’homme doit toujours se représenter, lui-même et le monde entier, comme suspendus en parfait équilibre sur une balance — moitié mérites, moitié fautes. Dans une telle situation, une seule action, si petite soit-elle, bonne ou mauvaise, peut faire pencher la balance pour le monde tout entier. Les Bikourim incarnent précisément cette « petite » action : un unique geste de dévouement, la consécration des prémices à D.ieu, qui décide et sanctifie tout le champ et toute l’activité agricole à venir. En apportant ce fruit minuscule, l’homme reconnaît et proclame : « Je déclare aujourd’hui à l’Éternel ton D.ieu. » Il relie ainsi ce petit geste à l’immense chaîne de l’histoire, depuis la sortie d’Égypte, conférant à ce fruit une puissance et une valeur insoupçonnées.
La joie, clé du service divin
Le dernier point, et le plus essentiel, touche à la manière d’apporter les Bikourim — et, plus largement, de servir D.ieu. Le Or Ha’Haïm Hakadoch relève une nuance dans le mot « Véhaya », qui évoque la joie : on doit apporter les prémices dans une joie profonde. Rachi précise que l’obligation des Bikourim ne s’applique qu’après la conquête et le partage complets du pays, soit environ quatorze ans après l’entrée en Terre d’Israël. Pourquoi ? Parce que ce n’est que lorsque la joie est pleine et l’héritage achevé que l’on peut apporter les prémices comme il convient. On ne saurait servir D.ieu dans l’angoisse, la contrainte ou la tiédeur : D.ieu attend un service accompli dans la joie et la plénitude du cœur. Lorsqu’un homme consacre ses premiers fruits avec joie, il ne le fait pas pour lui seul ; il porte avec lui le mérite des Patriarches, la sortie d’Égypte et toute l’histoire juive, qu’il exprime par une reconnaissance parfaite.
L’essentiel en quelques mots
La Mitsva des Bikourim dépasse de loin la simple offrande d’un fruit. Elle enseigne la nécessité de consacrer le commencement à la sainteté, la conscience que chaque petite action peut faire pencher la balance du monde, et l’exigence que tout service divin soit accompli dans une joie intérieure, pénétré du privilège immense d’appartenir au peuple d’Israël et à sa Terre.








