Une rencontre fortuite dans une aire de jeux de Zagreb a conduit Vladamira à redécouvrir ses racines juives. Grâce au Beth Habad de Croatie, elle participe désormais activement à la renaissance de la vie juive dans un pays marqué par les traumatismes de la Shoah.

 

 

Une rencontre qui bouleverse une vie

La vie de Vladamira a basculé un jour ordinaire, dans une aire de jeux de Zagreb. Elle surveillait ses jeunes enfants lorsqu’elle remarqua une présence inhabituelle : un homme visiblement juif, barbu et coiffé d’une kippa, observant lui aussi ses enfants courir et s’amuser dans le même parc.

« Je n’avais jamais vu de Rav de ma vie », se souvient Vladamira. « Le temps s’est comme arrêté. J’aurais tellement voulu aller lui parler, lui dire que j’étais juive moi aussi. Mais j’étais paralysée par la peur. »

Vladamira appartient à cette génération de Juifs croates encore hantée par le traumatisme de la Shoah. Sa mère n’avait que trois ans lorsque toute sa famille fut assassinée par les nazis. Elle survécut uniquement parce que son père non-juif lui procura de faux papiers d’identité. Vladamira fut baptisée enfant, et les paroles de sa mère résonnaient sans cesse dans sa mémoire : « Ne dis jamais à personne que tu es juive. On ne sait jamais ce qui peut arriver. L’antisémitisme n’a pas disparu. »

Vladamira aurait peut-être gardé son secret toute sa vie si elle n’avait pas aperçu le Rav Pini Zaklas, directeur du Beth Habad de Croatie, ce jour-là dans le parc. De retour chez elle, cette rencontre ne cessait de l’obséder. Elle rechercha le Rav Zaklas sur Facebook et lui envoya une demande d’amitié. Il lui fallut une année entière pour rassembler le courage de le rencontrer en personne.

« Je lui ai dit que je ne savais pas ce que signifiait être juive », raconte Vladamira. « J’avais peur de commettre une erreur, de me ridiculiser ou d’offenser quelqu’un. »

Le Rav Zaklas la rassura : elle n’avait pas besoin d’être autre chose qu’elle-même. Les portes du Beth Habad de Croatie, qu’il dirige avec son épouse Raizy, lui seraient toujours ouvertes, et elle pourrait venir quand elle se sentirait prête.

Progressivement, Vladamira commença à participer aux dîners de Chabbat, à assister aux cours de Torah et à renouer avec son identité juive. Aujourd’hui, elle travaille comme assistante administrative au Beth Habad, contribuant de toutes ses forces à la renaissance de la vie juive en Croatie.

« Je mets la main à la pâte selon les besoins. Cette semaine, la cuisinière est absente, alors j’aide Raizy à préparer le repas de Chabbat », explique Vladamira. « Ce que j’apprécie le plus ici, c’est que cet endroit fonctionne comme une grande famille. Quand je vais travailler, j’ai l’impression de rentrer chez moi. »

Enraciner la présence juive

Le Rav Pini et Raizy Zaklas se sont installés en Croatie en 2004 pour établir le premier centre Habad sur « la terre aux mille îles ». Venant d’Israël, où les Juifs constituent la majorité et non une infime minorité, il leur fallut du temps pour appréhender la peur et le secret qui caractérisaient la communauté juive locale.

« Nous avons passé la première décennie simplement à gagner leur confiance », explique Raizy. « Nous avons dû mettre de côté nos grandes ambitions et adopter une approche individualisée, tissant des relations lors de rencontres en tête-à-tête dans des cafés. Parfois, nous étions découragés par la lenteur de notre progression et nous craignions de ne pas avancer. Mais je réalise avec le recul que nous étions en train de planter des racines : ce n’est pas parce qu’elles sont invisibles qu’elles ne grandissent pas. »

Après douze années de dévouement constant envers la communauté juive, le Beth Habad de Croatie était florissant. La table des Zaklas ne comptait plus assez de places pour tous ceux qui souhaitaient participer au dîner de Chabbat. Les offices des fêtes ne tenaient plus dans leur appartement, les obligeant à louer un hôtel local. La nécessité de s’agrandir devenait évidente.

En 2016, les Zaklas acquirent un immeuble de cinq étages au centre de Zagreb. Depuis lors, ce lieu est devenu le cœur spirituel de la vie juive du pays. C’est un endroit où des centaines de mariages, de Brith Milot, de Bar et Bat Mitsva et de programmes de fêtes se déroulent chaque année. C’est un lieu où plus de trois mille Juifs croates, hommes, femmes et enfants, trouvent une connexion avec D.ieu, leur héritage et les uns avec les autres. C’est aussi un lieu que des milliers de touristes visitent chaque année pour participer au dîner de Chabbat, prier à la synagogue et rencontrer d’autres voyageurs juifs.

Par-dessus tout, c’est un endroit où les Juifs croates ne se cachent plus, mais peuvent être forts, fiers et sans crainte.

La protection du Mikvé

En 2019, le Beth Habad de Croatie franchit une étape historique dans la revitalisation de la vie juive du pays en construisant le premier Mikvé depuis la Shoah. Zagreb étant une ville bâtie sur une nappe phréatique élevée avec d’importantes sources d’eau souterraines, ce projet n’était pas une mince affaire. « Pour creuser un puits naturel sans compromettre l’intégrité du bâtiment, il a fallu renforcer l’ensemble des fondations », explique le Rav Zaklas. « Mais nous avons estimé que c’était un investissement justifié. »

Cet investissement s’avéra bien plus précieux encore.

À peine un an après la construction du Mikvé, un tremblement de terre de magnitude 5,3 frappa Zagreb. Des bâtiments s’effondrèrent, des milliers de personnes perdirent leur logement, et le maire déclara l’état de catastrophe naturelle. Fort heureusement, le Beth Habad du centre de Zagreb fut épargné et devint un refuge, un abri temporaire pour de nombreuses personnes ayant tout perdu.

Quelques semaines plus tard, lorsqu’un inspecteur municipal vint examiner le centre, il constata que la structure du bâtiment était extrêmement solide. Le Rav Zaklas lui expliqua que lors de la construction du Mikvé, ils avaient dû renforcer les fondations. « Rav, ce « spa » a empêché votre bâtiment de s’effondrer ! », s’exclama l’inspecteur.

Un avenir prometteur

« Lorsque nous sommes arrivés ici, notre priorité était la génération des aînés : prendre soin des survivants de la Shoah et de leurs enfants », raconte Raizy. « Aujourd’hui, une jeune génération de Juifs est en plein essor. Nous avons des enfants au Talmud Torah. De jeunes mamans participent aux événements féminins. Des étudiants assistent aux cours de Torah. Nous nous adaptons constamment pour répondre à leurs besoins, et grâce à D.ieu, l’avenir s’annonce radieux. »

Malgré la croissance fulgurante et la transformation radicale de leur communauté au cours des deux dernières décennies, les Zaklas sont restés fidèles à leur approche éprouvée : construire des relations authentiques, une personne à la fois.

Dan Levy est un étudiant en médecine de Tel-Aviv qui poursuit ses études à Zagreb. « Quand je suis arrivé en Croatie, je ne connaissais personne », raconte-t-il. « La première semaine, je n’ai rien fait d’autre qu’assister aux cours et broyer du noir. J’ai appelé ma mère, et elle m’a dit : « Et le Habad ? » Alors j’ai immédiatement cherché sur internet et trouvé le Beth Habad de Croatie. »

Dan envoya un message au Rav Zaklas et reçut une réponse moins d’une minute plus tard : « Voici mon numéro. Appelle-moi. » Ils se parlèrent au téléphone et se rencontrèrent le lendemain.

« À partir de ce moment, je n’ai plus jamais été seul », confie Dan. « Le Rav Zaklas m’a dit : « Je suis là pour toi, quand tu veux, où tu veux, comme tu veux. » Et c’est exactement ce qui s’est passé. Il est devenu comme un second père pour moi. »

L’épreuve du 7 octobre

Le 7 octobre 2023, Dan se trouvait chez lui à Tel-Aviv pendant une pause universitaire. Le lendemain matin, il reçut un appel de l’hôpital de Beer-Sheva demandant à toute personne ayant une formation médicale de venir aider. « C’est une scène que je n’oublierai jamais », témoigne-t-il. « Du sang partout. Des familles hurlant. Des victimes blessées et des terroristes. Quand on porte une blouse médicale, les gens vous regardent comme si vous deviez savoir quoi faire. Mais rien au monde ne peut vous préparer à cela. »

Dan passa les deux semaines suivantes à faire des allers-retours à l’hôpital pour soigner les blessés. Lorsqu’il retourna à Zagreb, il se sentait transformé. « D’une certaine manière, j’étais déprimé, et je traverse encore cette période sombre. En même temps, je n’ai jamais ressenti aussi clairement ce que signifie être juif. »

Les Zaklas perçurent ce changement chez Dan et chez de nombreux autres étudiants israéliens en médecine présents en Croatie. Ils cherchèrent quelque chose à faire qui apporterait du réconfort aux étudiants tout en honorant la mémoire des victimes de l’attaque.

Le Rav Zaklas appela Dan quelques mois après le 7 octobre. « Nous voulons dédier un espace dans le Beth Habad aux étudiants juifs et le nommer Be’eri », lui dit-il. « Dan, peux-tu nous aider à réaliser ce projet ? »

La réponse de Dan fut immédiate et sans équivoque : « Oui. »

Ainsi naquit le Centre d’études Be’eri, fruit d’une collaboration entre les étudiants et les Zaklas. Le sous-sol du Beth Habad de Zagreb fut transformé en café, avec des murs tapissés d’étagères de livres, de grandes tables d’étude et de nombreuses prises pour recharger les ordinateurs portables. « J’en reviens justement à l’instant », dit Dan au téléphone. « C’est toujours plein. Il faut envoyer un message à un ami avant pour savoir s’il y a une place libre. Parfois, entre les révisions et les devoirs, on monte à l’étage pour passer à la synagogue et prier. Cela nous donne de l’espoir. »