Entre le premier et le second Beth Hamikdash, une simple coudée souleva l’un des doutes les plus profonds de toute l’histoire du Temple. Là où le premier abritait un mur massif dressé entre le Saint et le Saint des Saints, le second dut se contenter de deux voiles tendus de part et d’autre d’un vide énigmatique. Derrière cette apparente difficulté d’architecte se dissimule une vérité vertigineuse sur une sainteté qui, elle, ne s’est jamais déplacée.

 

 

Rav Chmouel Rabinovitch

 

 

Le mur du premier Temple selon le Rambam

Dans ses Hilkhot Beth Habé’hira, les lois relatives au Temple, le Rambam enseigne, au quatrième chapitre et à la seconde halakha, que le premier Beth Hamikdash comportait un mur qui séparait le Kodech, le Saint, du Kodech Hakodachim, le Saint des Saints. Ce mur possédait une épaisseur d’exactement une coudée. D’un côté se déployait le Saint, où étaient disposés la table, le Choul’han, l’autel d’or, le Mizbéa’h, et le chandelier, la Ménora ; de l’autre s’ouvrait le Saint des Saints, qui abritait l’Arche, l’Aron, et les objets les plus sacrés du sanctuaire. Trois espaces distincts se succédaient donc avant même de pénétrer au cœur du lieu.

Pourquoi le second sanctuaire renonça au mur

Le Rambam met en lumière une différence décisive entre les deux édifices. Le premier Temple possédait ce mur, bâti à l’époque de Salomon, qui tranchait nettement entre le Saint et le Saint des Saints ; le second, lui, n’en fut jamais pourvu. La raison en est d’abord structurelle. Le Hékhal du premier Temple s’élevait à une hauteur bien moindre, tandis que celui du second atteignait cent coudées. Un mur d’une seule coudée d’épaisseur ne pouvait raisonnablement soutenir une telle élévation ; il aurait fallu l’épaissir considérablement, ce que la disposition des lieux interdisait. On renonça donc à le construire. Mais en supprimant ce mur d’une coudée, on se retrouva soudain avec une coudée « en trop », dont nul ne savait plus si elle appartenait à la mesure du Saint ou à celle du Saint des Saints.

La solution des deux voiles

Voici, dans les termes mêmes du Rambam, la manière dont on résolut la difficulté. On fixa le Saint des Saints à vingt coudées de large et le Saint à quarante coudées ; entre les deux, on laissa subsister une coudée intermédiaire, en souvenir du mur du premier Temple. Au lieu d’y bâtir une paroi, on tendit deux voiles, deux Paro’hot : l’une du côté du Saint des Saints, l’autre du côté du Saint, la coudée demeurant suspendue entre elles, là précisément où s’était dressé le mur salomonien. Dans le premier Temple, au contraire, un seul voile suffisait, ainsi qu’il est écrit : « Le voile vous séparera. » Toute la difficulté du second sanctuaire tenait à cet agrandissement des dimensions, qui rendit incertaine l’appartenance de la fameuse coudée, et c’est pour lever ce doute que l’on dressa non pas un, mais deux voiles.

Le doute des Sages et le témoignage des prophètes

La Guemara énonce ce même enseignement dans le traité Yoma. La Michna rapporte que le Cohen Gadol cheminait à travers le Hékhal, le sanctuaire, jusqu’à parvenir entre les deux voiles qui séparaient le Saint du Saint des Saints, une coudée les séparant. Rabbi Yossi, pour sa part, soutient qu’il n’y avait là qu’un seul voile, comme il est écrit : « Le voile vous séparera entre le Saint et le Saint des Saints. » Ce doute ne surgit pas de nulle part. Lorsque les exilés remontèrent de Babylone pour édifier le second Temple, tant de traditions s’étaient perdues durant les soixante-dix années d’exil que l’on dut recourir au témoignage de prophètes : l’un pour attester de l’emplacement exact de l’autel, un autre de ses mesures et de ses proportions, un troisième pour établir que l’on pouvait offrir des sacrifices même en l’absence de l’édifice achevé. La mémoire d’Israël, en ces temps, portait de larges lacunes.

Ce qui est écrit de la main d’en haut

À ce oubli s’ajoutait une contrainte plus profonde encore. Rachi rappelle que ce mur portait le nom d’amat teraksin et qu’il fut érigé dans le premier Temple, mais non dans le second, précisément parce que sa faible épaisseur ne lui permettait plus de supporter une telle hauteur. Or, on ne pouvait davantage y suppléer à sa guise : toute la structure du Temple, enseigne Rachi, procède de ce qui fut inscrit de la main d’en haut, ainsi que le décrit le prophète Yé’hezkel. Nul n’a le pouvoir d’y introduire une innovation ; ce qui est écrit, et cela seul, devait être accompli. Les bâtisseurs du second sanctuaire n’agissaient donc pas librement, mais dans le cadre étroit d’un modèle révélé qu’ils ne parvenaient plus à lire entièrement.

La question des Tossafot : voile ou construction

Les Tossafot, au même endroit, s’interrogent : pourquoi deux voiles, alors qu’un seul, d’une coudée d’épaisseur, aurait pu tenir lieu de séparation ? Leur réponse s’appuie sur la lecture littérale du verset. Il est écrit : « Le voile vous séparera entre le Saint », ce qui signifie que la face extérieure du voile relève encore du Saint, tandis que, dès l’amorce de son épaisseur, tout appartient déjà au Saint des Saints ; un voile unique n’aurait donc pu épouser à lui seul cette double appartenance. On pourrait encore demander pourquoi l’on ne combina pas une paroi et un voile, en bâtissant un mur bas semblable à celui du premier Temple et en le prolongeant vers le haut par une tenture. Les Tossafot répondent, au nom de ce qui est enseigné dans le traité concerné, que la séparation devait être ou bien entièrement de voile, ou bien entièrement de construction, sans qu’il fût permis d’en faire une moitié de chacun.

Un doute qui n’est pas seulement de pierre

Ainsi se dessine le contraste entre les deux Temples. Dans le premier, tout fut accompli selon la parole divine : là où il fallait un mur, on dressa un mur ; là où il fallait un voile, on tendit un voile. Dans le second, en revanche, on édifia une part du sanctuaire à la manière du Temple futur, en l’élevant bien davantage, si bien que l’on ne sut plus situer avec certitude l’emplacement du voile. Le voile appartient-il au Saint, dont il constitue alors la limite, ou bien se rattache-t-il au Saint des Saints, dont il marque l’entrée ? Telle est la question. Là où, dans le Temple, tout devait procéder de la main d’en haut, on en fut réduit, pour cette coudée, à trancher par le doute et à tendre un second voile faute de savoir. Si l’on n’avait dressé qu’une seule tenture, nulle interrogation ne se serait élevée ; ce sont les deux voiles qui, révélant l’hésitation, firent surgir toute la question.

La sainteté au-delà de toute mesure

Ce doute, pourtant, n’est pas seulement une affaire d’architecte. Dans le second Temple, l’Arche avait disparu du Saint des Saints. Et cependant, ce lieu conservait une sainteté si redoutable que le Cohen Gadol seul y pénétrait, une seule fois l’an, au jour de Kippour ; le reste de l’année, l’accès en était absolument interdit. Comment comprendre une telle intensité, alors même que l’Aron n’y demeurait plus ? C’est que la sainteté du Saint des Saints ne procédait pas de la seule présence de l’Arche. Le Saint béni soit-Il s’y révélait, ainsi qu’il est écrit : « Car dans la nuée Je Me montrerai sur la Kaporet », le propitiatoire de l’Arche étant le lieu même de cette manifestation. Là où le Saint béni soit-Il Se dévoile, c’est l’infini qui se déploie.

L’Aron, de la mesure et hors de la mesure

Nos Sages enseignent une merveille à propos de l’Arche : elle était « de la mesure et hors de la mesure ». Le Saint des Saints s’étendait sur vingt coudées de large, et l’Arche mesurait deux coudées et demie ; or, de l’un des flancs de l’Arche jusqu’au mur, on comptait dix coudées, et dix coudées encore de l’autre flanc jusqu’à la paroi opposée, soit vingt coudées d’un bout à l’autre, comme si l’Arche elle-même n’occupait aucun espace. Voilà le sens de cette formule paradoxale : l’Arche est hors de la mesure parce qu’en ce lieu réside la force de l’infini, du bli gvoul, tandis que le Saint, où règnent la table, l’autel et la Ménora, relève de la force de la limite, du gvoul. Le Saint des Saints porte en lui le principe même de ce qui n’a pas de borne. Et parce que deux saintetés de nature différente se côtoyaient, l’une de la limite et l’autre de l’illimité, il fallait nécessairement les séparer, afin que demeurât visible la frontière entre le lieu de la mesure et le lieu qui la transcende.

Le péril du lieu très saint

On mesure la puissance de cette révélation à un usage rapporté du second Temple. En ces temps, la charge de Cohen Gadol était souvent acquise à prix d’argent, et l’on vit se succéder nombre de prêtres indignes. Aussi attachait-on une corde à celui qui entrait au Saint des Saints, afin de pouvoir l’en retirer s’il venait à y périr. Et pourtant, ce même prêtre servait chaque jour dans le Saint sans qu’aucun mal ne l’atteignît ; c’est seulement au franchissement du Saint des Saints que tant d’entre eux trouvèrent la mort. Preuve éclatante que l’infini rayonnait bien au cœur de ce lieu, d’une lumière que nul homme impur ne pouvait soutenir.

D’en haut vers le bas, d’en bas vers le haut

Telle est encore la différence entre les deux sanctuaires. Le premier Temple procédait tout entier d’en haut vers le bas : le feu descendait sur l’autel, une forme de lion s’y dessinait, le pectoral, le ‘Hochen, s’exprimait et désignait les réponses du Ciel. Le second Temple, lui, s’élevait d’en bas vers le haut, et ces manifestations n’y avaient plus cours. Certaines demeuraient pourtant perceptibles, comme la fumée de la Ketoret, l’encens, qui montait droite et sans dévier, signe que l’illimité affleurait encore. Mais c’est au Saint des Saints que l’infini rayonnait dans toute sa force. Et parce que la Torah avait fixé chaque mesure, les bâtisseurs redoutèrent de ne dresser qu’un seul voile : ils sentaient qu’il s’agissait là d’une sainteté d’une tout autre nature, non celle que l’on connaît et que l’on peut circonscrire, mais celle que le Saint béni soit-Il n’avait permis d’approcher qu’une fois l’an.

Une sainteté qui ne se déplace jamais

Le Rambam relie enfin cette question à un principe fondamental. La sainteté de la Terre d’Israël, sanctifiée par les montants d’Égypte puis par les montants de Babylone, s’effaça lors de l’exil, au point qu’il fallut la consacrer une seconde fois. Mais celle de Jérusalem et du lieu du Temple demeura intacte, sans jamais s’interrompre. Si l’on comprend que le Saint des Saints, même privé de l’Arche, continuait d’abriter une sainteté située au-dessus de toute mesure et de toute limite, l’énigme s’éclaire. C’est là que rayonne la sainteté de l’infini ; et une telle sainteté, comme l’enseignent nos Maîtres, ne se déplace pas de son lieu. La sainteté que l’homme d’Israël confère peut se retirer, mais celle que le Saint béni soit-Il institue Lui-même demeure à jamais. Le doute même des bâtisseurs, hésitant sur l’emplacement d’un voile devant une coudée insaisissable, témoigne en dernier ressort de cette vérité : au cœur du sanctuaire brûle une présence que ni l’exil ni la destruction n’ont jamais pu chasser de sa demeure.