Et si l’intelligence artificielle était en train d’écrire le chapitre le plus prospère de l’histoire humaine ? Économistes et visionnaires de la technologie partagent une conviction grandissante : l’IA pourrait engendrer une richesse inédite, effondrer le coût des biens et rendre la prospérité accessible comme jamais auparavant. Cette promesse d’abondance en réveille une autre, bien plus ancienne, que le Rambam formulait déjà au douzième siècle à propos des temps messianiques.

 

 

 

Une explosion de richesse sans équivalent historique

Les projections donnent la mesure du phénomène. Selon le cabinet PwC, l’intelligence artificielle pourrait ajouter jusqu’à 15 700 milliards de dollars à l’économie mondiale d’ici 2030, soit une hausse de 14 % du PIB planétaire, davantage que la production actuelle de la Chine et de l’Inde réunies. Le cabinet IDC va plus loin encore et évalue à près de 20 000 milliards de dollars cumulés l’impact de l’écosystème de l’IA d’ici la fin de la décennie, chaque dollar investi en entreprise générant à terme 4,60 dollars de valeur pour l’économie globale.

Aucune technologie à usage général, ni l’électricité ni l’informatique, n’a promis un tel effet de levier ; et celle-ci se diffuse à une vitesse fulgurante, à l’échelle de toute la planète connectée.

La vision de Musk : l’âge de l’abondance

C’est Elon Musk qui incarne le plus spectaculairement cet optimisme. Il décrit un avenir qu’il qualifie de « protopien », un âge d’abondance où la rareté deviendrait l’exception. Sa formule est devenue célèbre : le monde ne connaîtra pas un revenu universel de base, mais un « revenu universel élevé ».

Interrogé à la conférence VivaTech de Paris, il a estimé à environ 80 % la probabilité que l’IA conduise à un monde où les humains n’auront plus besoin de travailler tout en disposant de tout ce dont ils ont besoin, sans « pénurie de biens ni de services ». Fin 2025, il affirmait sur le réseau X qu’« il n’y aura plus de pauvreté à l’avenir ». Sa conviction repose sur une idée simple : lorsque les robots et les systèmes intelligents produiront à un coût quasi nul, la production deviendra « plusieurs ordres de grandeur » supérieure à celle d’aujourd’hui, au point, dit-il, que « tout le monde pourra avoir un penthouse » et que l’argent lui-même perdrait sa pertinence, aussi disponible que l’oxygène. Musk cite volontiers comme source d’inspiration les romans du cycle de la Culture d’Iain M. Banks, qui imaginent une société post-pénurie libérée du travail contraint.

Il n’est pas seul : Sam Altman, à la tête d’OpenAI, partage cette vision d’abondance ; Bill Gates envisage une semaine de travail de deux ou trois jours ; le fondateur de XPRIZE, Peter Diamandis, se dit convaincu que l’humanité couvrira les besoins fondamentaux de chaque être humain d’ici trente ans.

Des prix qui baissent, un pouvoir d’achat qui grimpe

L’un des arguments les plus solides tient à un mécanisme économique bien connu : comme toute technologie qui accroît la productivité, l’IA exerce une pression à la baisse sur les prix. En produisant davantage avec moins, elle rend les biens et les services moins chers ; à revenu égal, un ménage pourrait donc s’offrir bien davantage. La santé l’illustre déjà, avec des économies annuelles chiffrées en dizaines de milliards de dollars grâce au diagnostic assisté ; l’éducation suit le même chemin, l’IA démocratisant l’accès à un enseignement de qualité pour des populations entières, y compris dans les pays émergents où les coûts d’adoption s’effondrent.

Le travail réinventé et la question du sens

Dans cette perspective, la disparition de nombreux emplois n’est plus une tragédie mais une libération : le travail cesserait d’être une nécessité de survie pour devenir un choix, une source d’épanouissement, comme on choisit de cultiver son jardin. Mais une question demeure, et Musk lui-même l’a soulevée, presque anxieux : si la machine fait tout mieux que nous, « nos vies auront-elles encore un sens ? »

C’est ici que la tradition juive apporte une réponse d’une saisissante actualité, formulée par Maïmonide il y a plus de huit siècles.

Une intuition ancienne : le Rambam et les temps messianiques

Dans son Michné Torah (Lois des Rois, chapitres 11 et 12), le Rambam, Maïmonide, dépeint l’ère messianique non comme un bouleversement surnaturel, mais comme un monde qui « suit son cours habituel ». Reprenant l’enseignement talmudique de Chemouel, il enseigne que la seule différence entre notre époque et les jours du Machia’h résidera dans la fin de l’asservissement des nations. Nulle rupture magique de l’ordre naturel : une vision remarquablement sobre, qui laisse toute sa place au déploiement de l’histoire et, pourrait-on ajouter, du génie humain.

Or que décrit le Rambam de cette époque ? Une abondance frappante : « le bien se répandra en abondance, et toutes les délices seront aussi communes que la poussière ». Plus de famine, plus de guerre, « ni jalousie ni rivalité ». Le parallèle avec le « il n’y aura pénurie de rien » des visionnaires de la Silicon Valley est troublant.

Mais le Rambam va infiniment plus loin, et c’est là que sa pensée surpasse celle de Musk. Car pour lui, l’abondance n’est jamais un but : elle n’est qu’un moyen. Dans les Lois de la Téchouva (chapitre 9), il précise que les Sages n’ont désiré les jours du Machia’h « ni pour dominer le monde, ni pour manger, boire et se réjouir », mais pour être enfin libres de se consacrer à la Torah et à la sagesse, afin de mériter la vie du Monde à Venir. La libération matérielle est au service d’une élévation spirituelle. Et le Rambam de conclure (Lois des Rois, chapitre 12) : « l’occupation du monde entier ne sera que de connaître D.ieu (…) car la terre sera remplie de la connaissance de l’Éternel, comme les eaux recouvrent le fond des mers » (Isaïe 11, 9).

Là où Musk laisse la question du sens ouverte et inquiète, la Torah y a répondu : une humanité affranchie du labeur de survie n’est pas condamnée au vide, elle est appelée à la connaissance, à la sagesse, au divin.

De l’outil à la finalité

Le Rabbi de Loubavitch a prolongé cette vision. Il enseignait que les avancées scientifiques et technologiques ne sont pas étrangères au processus de la Guéoula : elles en préparent le terrain, faisant peu à peu du monde le « réceptacle » capable d’être « rempli de la connaissance de D.ieu ». La diffusion planétaire du savoir, rendue possible par les technologies modernes, offre déjà un avant-goût concret de cette prophétie d’Isaïe. Sous cet éclairage, l’IA, instrument qui concentre et répand la connaissance à une échelle inédite, peut se lire comme l’un des maillons de cette longue préparation.

Gardons-nous toutefois de tout raccourci : l’IA n’est pas le Machia’h, et l’abondance matérielle n’est pas, à elle seule, la Rédemption. La Guéoula que décrit la Torah engage bien davantage : l’accomplissement de la Torah et des Mitsvot, le rassemblement des exilés, la reconnaissance universelle de l’Unité divine. La technologie ne fabrique pas ce monde ; tout au plus en dresse-t-elle une partie du décor matériel. Le Rambam nous en livre le mode d’emploi : ce n’est pas l’abondance qui sauve, mais l’usage que l’on en fait.

Conclusion

L’intelligence artificielle porte une promesse qui, hier encore, relevait de la science-fiction : une croissance parmi les plus fortes jamais enregistrées, des biens toujours moins chers, un savoir universellement accessible et, à l’horizon, un monde délivré de la pauvreté matérielle. Les prévisions de Musk et des pionniers de la technologie ne sont pas des certitudes ; mais elles rejoignent, par un chemin inattendu, une intuition que le judaïsme cultive depuis des millénaires.

Reste la leçon du Rambam, plus actuelle que jamais : l’abondance n’a de valeur que par la finalité qu’on lui assigne. Que l’humanité, libérée un jour du fardeau de la subsistance, sache consacrer ce temps retrouvé non au divertissement stérile, mais à la connaissance, à la bonté et à l’élévation ; alors, et alors seulement, l’âge d’abondance annoncé par les technologues rejoindra celui qu’espèrent, depuis toujours, les prophètes d’Israël.