Comment le Rabbi réagissait-il à l’annonce de l’étude de cent pages de Guemara ? À l’avenir, Hachem enseignera de nouveau la Torah à Israël comme un père instruit son fils. Quand un homme mérite-t-il la « couronne de la Torah » et comment se mesure véritablement son engagement dans l’étude ?

 

Par le Rav Mordekhaï Menaché Laufer

 

Jusqu’à cent et un

Lorsque l’on informa le Rabbi que des jeunes gens avaient appris par cœur cent pages de Guemara (conformément à sa directive de l’été 5729/1969), le Rabbi nota (Likouté Si’hot, volume 18, p. 440), à la suite des mots « environ cent pages » :

« Et un, comme il est expliqué dans le Likouté Torah, Réé (22, 3), qu’aujourd’hui encore il y a une qualité supérieure dans le cent-et-un. »

Le Likouté Torah explique à cet endroit que le nombre « cent » désigne la plénitude de l’enchaînement des mondes (Hichtaltchelout), qui se divise généralement selon le nombre dix : dix Sefirot, dix facultés de l’âme, etc. Leur plénitude, lorsque chacune d’elles comprend elle-même dix subdivisions, correspond au nombre cent. Il cite les ‘Hidouchéi Agadot du Maharcha dans son commentaire sur la parole de nos Sages (Haguiga 9b) : « Celui qui révise son chapitre cent fois n’est pas comparable à celui qui le révise cent une fois. » En effet, « le nombre cent atteint jusqu’aux niveaux de Nefech, Roua’h et Nechama, qui correspondent aux unités, dizaines et centaines, etc., mais celui qui étudie un chapitre de plus accède à la part divine d’En-Haut. »

(On trouvera un développement approfondi dans les enseignements ‘hassidiques et les paroles de nos maîtres rassemblés dans le Tanya, édition ‘Hitrik, chap. 15 (p. 267-271 ; 276-277), ainsi que dans les notes et références des Halakhot Talmoud Torah (du Rav M. Ch. Achkenazi), chapitre 2, paragraphe 3, notes 52/d à 57/b (p. 252-255).)

Ce que le Rabbi souligne par les mots « qu’aujourd’hui encore il y a une qualité supérieure dans le cent-et-un » mérite explication. L’Admour Hazakène écrit en effet dans son Choul’hane Aroukh, Hilkhot Talmoud Torah : « De nos jours, où la Torah orale est écrite devant nous, il n’est pas nécessaire de réviser cent-et-une fois, etc. » Cependant, d’après ce qui est expliqué dans le Likouté Torah (ibid.) — et d’après ce qui ressort des Si’hot du Rabbi, selon lesquelles le « un » ajouté aux cent permet d’atteindre le niveau de Ye’hida dans l’âme, qui correspond en Haut à la dimension du Keter (Tanya, édition ‘Hitrik, ibid. p. 269) —, il apparaît clairement qu’aujourd’hui encore, il y a une qualité supérieure dans le cent-et-un.

Il convient également de citer les propos du Chakh dans son introduction au Yoré Déa, sur l’effort dans l’étude de la Halakha :

« Combien de peines ai-je endurées ! Je ne me suis occupé d’aucune autre affaire, je n’ai accordé ni sommeil à mes yeux ni assoupissement à mes paupières pendant de nombreuses années, jusqu’à ce que j’aie concrétisé ma pensée. J’ai clarifié et pesé chaque chose dans la balance de la justice, et j’ai examiné tous les aspects et sous-aspects, non pas une ou deux fois, mais cent-et-une fois, en compagnie de collègues estimés, chers et agréables, qui prêtaient l’oreille à ma voix. Et quiconque n’était pas à mes côtés ne croirait pas, si on le lui racontait, la grandeur de l’épreuve que j’ai traversée en fouillant l’océan du Talmud et des décisionnaires, jusqu’à ce que j’aie tout établi avec certitude. »

D.ieu enseignera la Torah à Israël

À plusieurs occasions, le Rabbi a déclaré qu’à l’avenir, le Saint béni soit-Il enseignera la Torah aux enfants d’Israël. C’est ce qui est rapporté dans la Si’ha du 25 Tamouz 5750/1990 (note 33, Hitvaadouyot 5750, vol. 4, p. 74 ; et il en est aussi fait mention dans la Si’ha du 16 Tamouz de la même année, ibid. p. 34) :

« Il faut aussi noter l’allusion contenue dans le nom « Israël » — acronyme de « Yech Chichim Ribo Otiyot Latorah » (Il y a six cent mille lettres dans la Torah) (Mégalé Amoukot, Ofane 186), y compris « Une Torah nouvelle sortira de Moi » (Vayikra Rabba, section 13, 3), car le Saint béni soit-Il Lui-même étudie avec chacun des enfants d’Israël, du plus petit au plus grand. »

Dans le même esprit, dans la Si’ha de la veille du 2 Elloul 5749/1989 (Hitvaadouyot 5749, vol. 4, p. 230) :

« L’enseignement lui-même (et pas seulement la Torah) sera « de Moi » (« Une Torah nouvelle sortira de Moi »), du Saint béni soit-Il Lui-même, qui étudiera avec chacun des enfants d’Israël. »

Et de manière plus détaillée, dans la Si’ha du 28 Mar’hechvane 5752/1991 (Hitvaadouyot 5752, vol. 1, p. 302-303 ; voir aussi Si’hot Kodech 5752, p. 344) :

« Le Saint béni soit-Il Lui-même enseignera à chacun des enfants d’Israël : a) la dimension intérieure de la Torah (Pnimiyout Hatorah) ; b) la dimension intérieure de la Torah telle qu’elle se rapporte à la partie révélée de la Torah (Niglé) ; c) et aussi la partie révélée de la Torah elle-même. »

Dans l’une des Si’hot citées ci-dessus, le Rabbi a ajouté que cela découle de l’obligation du père d’enseigner la Torah à son fils, car puisque « Il annonce Sa parole à Yaakov, Ses statuts et Ses jugements à Israël » (Tehilim 147, 19), selon l’interprétation de nos Sages : « Ce qu’Il fait Lui-même, Il dit à Israël de le faire. »

« Or, concernant la qualité supérieure de l’enseignement de la Torah par le père, le Tsema’h Tsedek explique (Or Hatorah, Vayera 89, 2) : « Dans l’enseignement à son fils, il y a un lien et un désir plus grands de lui faire comprendre la Torah que dans l’enseignement à toute autre personne. Et ce désir provoque l’épanchement de l’essence de la Sagesse ; c’est pourquoi il fait que le fils puisse recevoir davantage. Et cela éveille en Haut la dimension du Yessod, qui est l’aspect du lien et du désir… pour faire couler l’abondance de l’essence de la Sagesse suprême vers la Communauté d’Israël… « Et tous tes enfants seront instruits par Hachem. » C’est ce qui est écrit dans Isaïe : « Un père fera connaître à ses fils Ta vérité », et Rachi commente : le père oriente et dirige la compréhension de son fils vers Ta vérité, pour croire en Toi. En termes simples, le fils reçoit du père une foi plus grande, car il sait que par amour du père pour son fils, ce qu’il lui enseigne est assurément ce qui a été vérifié par lui comme étant la vérité absolue, comme cela est expliqué dans les ouvrages de philosophie… »

« Cette idée fondamentale est d’ailleurs explicitement formulée dans le Tour, Ora’h ‘Haïm, chapitre 115 : « La raison pour laquelle on a institué de dire « Notre Père » dans la bénédiction « Ramène-nous », contrairement aux autres bénédictions, c’est parce que nous rappelons devant Lui que le père est tenu d’enseigner la Torah à son fils ; c’est pourquoi nous disons : « Ramène-nous, notre Père, vers Ta Torah. » »

Ces propos sont explicites et se retrouvent dans plusieurs versets ainsi que dans les formulations de la prière, comme dans le commentaire de Rachi sur Yirmiyahou (31, 19) :

« « Chaque fois que Je parle de lui » — chaque fois que Je m’exprime à son sujet. Et le Midrach Vayikra Rabba (interprète) : C’est Ma parole que J’ai déposée en lui, car Je lui ai enseigné Ma Torah, pour avoir pitié de lui. »

Et dans la formulation de la prière de Moussaf de Roch Hachana : « Lorsque Tu T’es révélé, notre Roi, sur le mont Sinaï pour enseigner à Ton peuple la Torah et les Mitsvot. » De même dans la bénédiction « Sim Chalom » : « Bénis-nous, notre Père, tous ensemble, par la lumière de Ta face, car c’est par la lumière de Ta face que Tu nous as donné, Hachem notre D.ieu, la Torah de vie, etc. »

Et dans le Sifri sur Vaet’hanane : « « Tu les enseigneras » — ce sont tes disciples ; et de même tu trouves partout que les disciples sont appelés fils, comme il est dit : « Vous êtes des fils pour Hachem votre D.ieu. » »

Il en résulte que le fait que le Saint béni soit-Il soit « notre Père » s’exprime (principalement) dans l’enseignement de la Torah qu’Il dispense à Israël avec la lumière de Sa face. C’est pourquoi il est compréhensible qu’à l’avenir, Il reviendra leur enseigner avec une intensité encore plus grande.

L’épreuve de l’étude se mesure dans le temps libre

En 5731/1971, le Rabbi demanda que soient organisés des rassemblements d’étude de Torah pendant les jours de ‘Hol Hamoëd. Cela faisait suite à l’appel lancé lors du Farbrenguen du 15 Chevat, visant à conquérir le monde par l’étude de la Torah. Un accent particulier fut mis sur les « rassemblements de Torah » pendant ‘Hol Hamoëd en particulier, comme il est explicitement formulé dans la Si’ha de Chabbat Hagadol de cette même année (Likouté Si’hot, vol. 7, p. 266-267) :

« Durant les jours de ‘Hol Hamoëd, où ne s’appliquent pas les raisons qui dispensent ceux qui s’occupent de leur gagne-pain de leurs travaux, il reste donc sur chacun l’obligation pleine et entière de « s’engager dans la Torah jour et nuit au sens propre ». Cela constitue un enseignement sur la force de l’obligation de l’étude de la Torah, avec un avantage particulier en ces jours-là. »

On trouve des paroles incisives à ce sujet chez le Pelé Yoëts, à l’entrée « ‘Hol Hamoëd » :

« On connaît la parole de nos Sages (Talmud de Jérusalem, Chabbat, fin du chapitre 15) selon laquelle les Chabbatot et les jours de fête n’ont été donnés à Israël que pour s’adonner à l’étude de la Torah. Et l’on connaît l’interprétation des Anciens sur le verset (Tehilim 75, 3) : « Quand Je saisirai le moment fixé, c’est avec droiture que Je jugerai. » Ceux qui prétendent ne pas pouvoir étudier la Torah à cause de leurs préoccupations de subsistance, le ‘Hol Hamoëd vient réfuter leur argument et les rend redevables même pour le temps où ils étaient occupés » (Rav Y. Ben Naïm, cité dans le Yossef Tehilot du ‘Hida). »

« Car le ‘Hol Hamoëd est un témoin rapide que ce n’est pas l’occupation professionnelle qui est la cause [du manque d’étude]. Si durant le ‘Hol Hamoëd, et de même à chaque moment de liberté, l’homme ne s’adonne pas à l’oisiveté mais s’engage dans la Torah, il reçoit une récompense aussi pour le temps où il est absorbé par ses affaires, comme s’il avait étudié la Torah. »

Le Pelé Yoëts poursuit : « L’homme qui craint D.ieu sera saisi de tremblement tous ses jours et veillera à ne pas outrager la Torah, car quiconque ne s’adonne pas à la Torah est considéré comme réprimandé. Et à plus forte raison doit-il frémir et craindre durant le ‘Hol Hamoëd, qui sont des jours de jugement : à Pessa’h, le monde est jugé pour les récoltes, à Souccot pour les eaux, et le verdict final est scellé à Hochaana Rabba… Et il convient de rassembler ses forces et d’ajouter une Mitsva supplémentaire… »

Dans le même esprit, le Gaone Rav Yossef Engel cite une déduction précise dans ses Guilyoné Hachas (Baba Batra 3b) : « Si quelqu’un s’est levé et a clôturé le quatrième côté, on lui attribue la responsabilité de l’ensemble » : « J’ai vu dans un livre une déduction à partir de ce passage : si quelqu’un s’est levé et a clôturé, etc., révélant ainsi son intention, on lui attribue la responsabilité de l’ensemble. De même, celui qui néglige l’étude de la Torah au moment où il a du temps libre devra rendre des comptes aussi pour le temps où il n’avait pas de temps libre » (et l’auteur des Guilyoné Hachas apporte une preuve du Talmud de Jérusalem, Ketoubot, chap. 5, halakha 8).

Mais le Rabbi, qui aimait profondément chaque Juif, n’a formulé les choses que de manière positive, dans un esprit de lumière, sans insister sur l’aspect négatif, et cela est compréhensible.

La « couronne de la Torah » et le gaspillage du temps

Le Rambam écrit dans les Halakhot Talmoud Torah (début du chapitre 3) : « Israël a été couronné de trois couronnes : la couronne de la Torah… La couronne de la Torah est posée, prête et accessible à tout Israël. »

Et au paragraphe 13 : « Celui qui désire mériter la couronne de la Torah doit veiller à ne gaspiller aucune de ses nuits dans le sommeil, etc., mais les consacrer à l’étude de la Torah et aux paroles de sagesse. »

Le Rabbi explique dans son Hadranne sur le Rambam de l’année 5745/1985 (Hadranim al HaRambam véChas, p. 91 et suivantes) qu’il s’agit ici d’un homme si profondément immergé dans l’étude de la Torah que celle-ci est devenue toute sa réalité. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un simple érudit, ni même de quelqu’un dont « l’étude se maintient en lui », mais chez qui il est encore possible de séparer l’être de l’homme de la Torah qu’il étudie. Un tel homme est une entité indépendante qui possède un « bien », car il a « acquis » des paroles de Torah (jusqu’à ce que « la Torah soit la sienne »). Il s’agit plutôt de quelqu’un qui est couronné (et enveloppé) par les paroles de Torah de telle manière que cela devient sa réalité et son essence même. Et le fait qu’il veille sur toutes ses nuits sans en gaspiller aucune témoigne que la Torah a déjà pénétré toute sa réalité et qu’il est incapable de perdre une seule nuit, car rien au monde ne peut repousser ce qui touche à l’essence même de son être.

Cet état sera accessible à tout Israël à l’époque où l’étude de la Torah ne visera que « la connaissance de D.ieu uniquement », une union totale avec la Torah, etc. Telle est, en substance, la teneur des propos du Rabbi.

Or le Taz, dans Evène Haézer, chapitre 25, écrit : « Celui qui dort beaucoup afin de fortifier son esprit pour l’étude de la Torah, le Saint béni soit-Il lui accorde sa part dans la Torah comme à celui qui réduit son sommeil et s’inflige des souffrances, car tout dépend de l’intention. »

C’est ainsi qu’il interprète le verset : « En vain vous levez-vous tôt… le sommeil » (Tehilim 127, 2), expliquant que les érudits en Torah qui dorment beaucoup afin d’avoir la force et la vivacité d’esprit pour étudier la Torah n’ont pas lieu de s’affliger. Les A’haronim ont cependant soulevé une objection contre ses propos à partir des paroles du Rambam citées ci-dessus : « Celui qui veut mériter… ne gaspillera aucune de ses nuits dans le sommeil. »

Mais selon l’explication du Rabbi, cette objection ne tient pas, apparemment, car il ne s’agit pas d’un simple érudit, ni de quelqu’un qui désire simplement « une part dans la Torah » (selon l’expression du Taz), mais d’un homme qui se trouve au niveau (proche de) la couronne de la Torah, où tout son être et son corps sont dans un état d’effacement total devant la Torah.

En vérité, à partir du paragraphe précédent du Rambam (paragraphe 12), il y aurait tout de même apparemment matière à soulever une objection : « Les paroles de Torah ne se maintiennent pas chez celui qui se relâche dans leur étude, ni chez ceux qui étudient dans le confort, dans l’abondance de nourriture et de boisson, mais chez celui qui se sacrifie pour elles et fait souffrir son corps en permanence, et qui ne donne ni sommeil à ses yeux ni assoupissement à ses paupières, etc. » — et là il est question de celui qui veut que « son étude se maintienne en lui ».

Mais à cela, le Taz pourrait répondre que puisqu’en fin de compte la réalité du corps exige le sommeil, c’est dans l’esprit de ce que dit le Rambam dans les Hilkhot Déot (fin du chapitre 3) : « Même au moment où il dort, s’il dort avec l’intention que son esprit se repose et que son corps récupère, afin de ne pas tomber malade et de ne pas être empêché de servir D.ieu lorsqu’il est souffrant, alors son sommeil lui-même est un service de D.ieu, béni soit-Il. » Par conséquent, il n’y a pas de contradiction avec la volonté divine, et D.ieu lui accorde la compensation, etc. Il y aurait encore long à développer, mais ce n’est pas ici le lieu.