Bien avant que les réseaux sociaux n’envahissent le quotidien de la communauté Loubavitch, Mendy Pellin filmait déjà des sketches avec une caméra de fortune et un ami monteur bénévole. Invité du podcast Pnimius animé par Uziel Naparstek, l’humoriste et réalisateur est revenu sur son enfance à Crown Heights, ses années de Yéchiva marquées par une créativité débordante, et la naissance quasi accidentelle d’un empire du divertissement juif en ligne. Entre anecdotes de Farbrenguens mouvementés et réflexions sur la qualité de l’écriture, il livre le récit d’un parcours résolument atypique.
Adapté du podcast Pnimius animé par Uziel Naparstek
une enfance bercée par les Farbrenguens et les marionnettes
Né et élevé à Crown Heights dans une famille où la mère s’était rapprochée de la pratique religieuse, Mendy Pellin se décrit avec humour comme ayant grandi dans un foyer où les traditions étaient transmises avec beaucoup d’amour, mais pas toujours avec exactitude. Il se souvient des Farbrenguens hebdomadaires au 770, où il accompagnait son entourage dès son plus jeune âge. Très tôt, il découvre le plaisir de faire rire : à la maternelle déjà, il improvisait des spectacles de marionnettes avec ses propres chaussettes, fasciné par le pouvoir presque magique de provoquer un éclat de rire chez les adultes.
Cette fascination pour la scène ne l’a plus quitté. En quatrième année, un enseignant lui confie la mise en scène de pièces jouées chaque semaine, y compris devant des résidents de maisons de retraite. Le jeune Mendy y réinvente librement la paracha de la semaine, la transposant dans un décor contemporain, quitte à ce que le résultat final ne ressemble que de loin à ce qu’il avait imaginé. Il devient également l’une des marionnettes d’un spectacle local bien connu, une expérience qui le marque profondément : enfant, persuadé que les marionnettes étaient vivantes, il se souvient avoir observé les coulisses pour percer le mystère, découvrant avec émerveillement le couple de marionnettistes s’activant frénétiquement derrière le castelet. Cette image, dit-il, est restée pour lui une métaphore de la vie en général, chacun projetant une image soignée tout en dissimulant le chaos qui se joue en coulisses.
le rire comme échappatoire en Yéchiva
Adolescent créatif dans un système éducatif qui laisse peu de place à l’expression artistique, Mendy Pellin raconte avoir cherché des exutoires tout au long de ses années de Yéchiva. Dès la neuvième année, il lance un journal de classe, puis, l’année suivante, un véritable bulletin d’information distribué dans tout Crown Heights, générant plusieurs milliers de dollars par numéro grâce à un réseau de camarades rémunérés pour la distribution, le tout dissimulé sous un pseudonyme pour échapper à la vigilance de l’administration. Son assiduité en pâtit, d’autant que l’arrivée d’Internet le captive littéralement, au point d’être renvoyé une semaine pour avoir eu une connexion à la maison, une sanction typique, note-t-il avec ironie, d’une époque où l’on interdisait d’abord les nouvelles technologies avant même d’en comprendre l’usage.
Son parcours le mène ensuite à Toronto, où il multiplie les provocations face à un nouveau directeur soucieux d’asseoir son autorité, avant de rejoindre Morristown. Il y crée avec ses camarades des chansons humoristiques sur la vie de bahourim, très populaires dans l’établissement. Il évoque aussi le souvenir d’un dessin qu’il avait réalisé, représentant un étudiant emporté dans une chasse d’eau, arraché du mur et déchiré par le Roch Yéchiva de l’époque, une réaction qu’il interprète rétrospectivement comme le signe d’un système préférant éliminer les signaux d’alerte plutôt que d’en tirer des enseignements.
À dix-neuf ans, Mendy Pellin traverse une période de doute profond, submergé par le sentiment d’avoir laissé passer sa chance de réaliser ses ambitions créatives. Il en tire aujourd’hui une leçon qu’il aime partager avec les jeunes : le sentiment qu’il est «trop tard» n’a, avec le recul, jamais de fondement réel. Durant ces années, il continue malgré tout à nourrir sa créativité en secret, rédigeant des scénarios, composant des chansons dans sa chambre, et allant jusqu’à construire un studio miniature avec des briques de jeu de construction pour réaliser un film en volume sur le récit de Chimchon. Il évoque également, avec son interlocuteur, l’idée que les Yechivot gagneraient à offrir davantage d’espaces de création aux étudiants les plus artistes, à l’image d’une salle de musique aménagée par des étudiants de Morristown à partir de matelas récupérés, transformés en panneaux acoustiques.
de Chabadtube au Mendy report, une aventure inattendue
C’est en tant que directeur d’activités dans un camp d’été que Mendy Pellin réalise ses premiers films, aux côtés d’un ami monteur amateur. Ces vidéos, d’abord échangées de manière informelle par pièces jointes, suscitent un engouement immédiat dans son entourage. L’arrivée de plateformes de partage vidéo change ensuite la donne : il commence à travailler avec la famille Applebaum, pionnière dans la diffusion de contenus juifs en ligne, et développe le concept qui deviendra le Mendy Report, un format satirique inspiré des journaux télévisés.
Le succès est fulgurant et largement inattendu : chaque épisode atteint rapidement des dizaines de milliers de vues, au point d’attirer l’attention de médias généralistes comme le New York Times. Mendy Pellin doit alors apprendre, sur le tas, à transformer cette popularité en activité viable, à une époque où les annonceurs peinaient à comprendre l’intérêt d’investir dans la publicité vidéo plutôt que dans la presse écrite traditionnelle.
le téléthon habad, une école de cinéma accélérée
C’est cette notoriété naissante qui lui ouvre les portes du Téléthon Habad, où il est d’abord chargé de couvrir les coulisses avant de devenir, dès l’année suivante, producteur de segments pour l’émission elle-même. Il décrit cette période comme la meilleure école de cinéma qu’il aurait pu espérer, ayant eu la chance de travailler aux côtés de monteurs et de techniciens chevronnés qui lui ont transmis les bases du montage narratif et de la conduite d’interview, non sans quelques tensions liées à son inexpérience et à son statut de jeune homme issu du monde yechivish.
Il raconte notamment, avec autodérision, le tournage d’un reportage sur la société d’inhumation gratuite de la communauté, pour lequel il s’était rendu, caméra à l’épaule, à des funérailles réelles, multipliant les angles spectaculaires jusqu’à provoquer la colère de son monteur, aucun plan n’étant exploitable tant la mise en scène improvisée avait dénaturé la gravité du moment. Cet épisode, dit-il, a été pour lui une leçon fondatrice sur le respect du sujet filmé.
jubelish, un laboratoire de divertissement pour tous les publics
Quelques années plus tard, Mendy Pellin cofonde Jubelish, un projet expérimental destiné à toucher un public plus large que la seule audience religieuse, y compris des Juifs non pratiquants, en s’appuyant sur une identité juive assumée mais accessible. Il décrit cette période comme un véritable laboratoire créatif, où il explore tour à tour la parodie musicale, le sketch et le pastiche de productions populaires, avant que le projet ne soit interrompu faute d’un modèle économique viable.
C’est également durant cette période qu’il développe une collaboration suivie avec le chanteur Yaakov Shwekey, pour lequel il réalise plusieurs clips musicaux. Il raconte à ce sujet l’un de ses tournages les plus audacieux, effectué sans autorisation officielle de filmer près du Kotel, en misant sur l’ampleur de la production, générateurs, grue et équipe nombreuse, pour donner l’illusion d’une autorisation en bonne et due forme. Une anecdote similaire, survenue lors d’un tournage dans le désert, voit une patrouille de jeeps militaires s’approcher de l’équipe, avant de repartir sans incident, les soldats se contentant, par curiosité, de prendre quelques photographies.
la vision plutôt que la simple consigne
Interrogé sur sa méthode de travail avec des équipes composées de personnes extérieures au monde du cinéma, Mendy Pellin insiste sur l’importance de partager une vision globale plutôt que de se contenter de distribuer des instructions ponctuelles. Il évoque à ce titre l’expérience éclairante d’avoir lu le témoignage d’un rabbin ayant participé à l’une de ses campagnes promotionnelles, qui décrivait son incompréhension totale pendant le tournage, avant la découverte du résultat final abouti. Cette lecture l’a conduit à privilégier systématiquement la transmission du projet dans son ensemble, convaincu qu’une équipe informée de l’objectif final devient plus créative et plus autonome, qu’il s’agisse d’un tournage professionnel ou, par extension, d’une salle de classe où un éducateur choisirait de partager sa vision pédagogique plutôt que de simples exigences de résultats.
ce qui manque encore au divertissement juif
Interrogé sur les lacunes actuelles du divertissement juif, Mendy Pellin identifie deux axes principaux. D’une part, il regrette que la présence de Hashem dans le quotidien reste trop souvent cantonnée à un discours abstrait de Yéchiva, plutôt que d’être incarnée de façon vivante et personnelle dans les productions destinées au grand public. D’autre part, il déplore le manque de contenus, notamment destinés aux enfants, capables de représenter des personnages réalistes plutôt que des caricatures excentriques, estimant que les jeunes spectateurs sont largement sous-estimés dans leur capacité à saisir la nuance et la subtilité.
Il insiste longuement sur l’importance cruciale de la qualité de l’écriture et des dialogues, qu’il considère comme le véritable point faible du secteur, bien plus que les moyens de production, aujourd’hui largement démocratisés. Il cite l’exemple d’une production ambitieuse, dotée d’un budget conséquent et de comédiens talentueux, mais dont l’impact a été totalement compromis par des dialogues artificiels et une écriture trop édulcorée, gâchant selon lui un travail par ailleurs remarquable. Pour Mendy Pellin, l’avenir du divertissement juif ne se jouera pas sur le terrain de la concurrence avec les grandes productions hollywoodiennes, mais sur celui, seul véritablement accessible, de la qualité de l’écriture et du jeu d’acteur.
L’entretien s’achève sur une note chaleureuse, l’animateur du podcast tenant à remercier Mendy Pellin pour son influence sur toute une génération ayant grandi avec ses sketches et ses vidéos, avant de convenir d’un prochain échange autour d’un second volet.





