Des milliers de trésors inestimables reposent sur les étagères et dans les coffres de la Bibliothèque centrale de Habad, située juste à côté du 770. Dans le cadre d’une nouvelle série lancée en partenariat avec la bibliothèque du Rabbi, le bibliothécaire en chef, le Rav Berel Levin, dévoile l’un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire de l’imprimerie juive : la querelle qui opposa, au milieu des années 5590 (années 1830), l’imprimerie de Slavita à la maison Romm de Vilna. Cette dispute, qui bouleversa le monde juif tout entier et connut une issue tragique, est mystérieusement liée au petit rouleau connu sous le nom de « Sefer Torah du Rabbi ».
La Bibliothèque centrale de Habad, voisine immédiate du 770 Eastern Parkway, abrite des dizaines de milliers d’ouvrages, de manuscrits et d’objets historiques que le ‘hassid ordinaire n’a jamais eu l’occasion de contempler. Une nouvelle série documentaire, réalisée en collaboration avec la bibliothèque du Rabbi, se propose de présenter au public les pièces les plus rares et les plus chargées d’histoire de cette collection unique au monde. Pour cet épisode, le Rav Berel Levin, bibliothécaire en chef, nous transporte vers l’un des moments les plus éprouvants de l’histoire du livre juif.
Une imprimerie fondée sur l’ordre d’un Tsadik
L’imprimerie de Slavita fut fondée en 5551 (1791) par le Rav Moché Shapiro, Rav de la ville et fils du célèbre Tsadik Rabbi Pin’has de Koritz, disciple du Baal Chem Tov. Sur l’instruction de son père, le Rav Moché renonça à exercer une fonction rabbinique de premier plan pour se consacrer à l’impression de livres saints, une entreprise que tous les Tsadikim de l’époque considéraient comme une nécessité absolue pour le peuple juif. L’imprimerie de Slavita acquit rapidement une renommée exceptionnelle : ses éditions du Talmud, imprimées avec un soin extraordinaire, étaient réputées dans le monde juif entier, au point que des autorités en la matière affirmèrent qu’aucune autre édition ne pouvait rivaliser avec leur beauté. En 5567 (1807), lors de l’impression de la première édition, de nombreux Rabbanim, parmi lesquels l’Admour Hazaken, auteur du Tanya, accordèrent leur approbation et interdirent à quiconque de réimprimer le Talmud pendant vingt-cinq ans, afin de protéger l’énorme investissement des imprimeurs.
Deux éditions concurrentes du Talmud
Au milieu des années 5590 (années 1830), l’imprimerie de Slavita, alors dirigée par les fils du Rav Moché, le Rav Chemouel Abba et le Rav Pin’has Shapiro, entreprit l’impression de la quatrième édition du célèbre Talmud de Slavita. Au même moment, la maison d’édition Romm de Vilna commença à imprimer sa propre édition du Talmud, munie des approbations d’éminents Rabbanim de Lituanie. Une querelle éclata alors entre les deux maisons : les frères Shapiro soutenaient que les imprimeurs de Vilna empiétaient sur leurs droits, puisque leur propre édition n’était pas encore entièrement écoulée, tandis que les imprimeurs de Vilna affirmaient que le monopole accordé à Slavita avait expiré. La dispute embrasa le monde juif tout entier et prit l’allure d’un affrontement entre ‘Hassidim, qui défendaient les frères Shapiro, et Mitnagdim, qui soutenaient l’édition de Vilna. Plus d’une centaine de Rabbanim des deux camps, parmi les plus grands de la génération, furent impliqués dans cette controverse qui résista à toutes les tentatives d’arbitrage.
Une accusation calomnieuse et un châtiment inhumain
Le dénouement fut tragique. En 5595 (1835), un ancien employé de l’imprimerie de Slavita, un relieur, fut retrouvé mort, apparemment suicidé. Des délateurs et des prêtres locaux accusèrent alors calomnieusement les frères Shapiro d’avoir assassiné cet homme pour l’empêcher de dénoncer aux autorités l’impression de livres non approuvés par la censure. Bien que le gouvernement lui-même ait reconnu par écrit qu’il n’existait aucune preuve d’un quelconque lien entre les frères et la mort de leur ancien employé, les deux Tsadikim furent déclarés coupables d’avoir « propagé des idées jugées dangereuses ». Le véritable objectif du Tsar Nicolas Ier et de ses conseillers était clair : éteindre la lumière de la Torah en Russie. Les frères Shapiro furent condamnés à un châtiment d’une cruauté inouïe : ils durent passer entre deux rangées de soldats qui les frappèrent jusqu’au seuil de la mort, avant d’être condamnés à l’exil perpétuel en Sibérie, peine ensuite commuée en incarcération à Moscou. Dans la foulée de ce procès inique, le Tsar ordonna en 5596 (1836) la fermeture de toutes les imprimeries juives de l’empire, à l’exception de deux seulement, l’une à Vilna et l’autre à Jitomir, privant ainsi le « peuple du Livre » de l’accès à ses livres saints.
Un Sefer Torah écrit feuille par feuille
C’est ici que commence l’histoire du petit rouleau qui deviendra le « Sefer Torah du Rabbi ». Toutes les communautés juives de Russie, bouleversées par le sort des Tsadikim de Slavita, cherchèrent à adoucir leur détention. Lorsqu’on apprit que les frères aspiraient à posséder un Sefer Torah dans leur cellule, un plan audacieux fut élaboré. Puisque les prisonniers étaient autorisés à recevoir du courrier de leur famille, on décida de faire écrire un Sefer Torah d’un format minuscule et de l’introduire dans la prison sous l’apparence de longues lettres. Chaque feuille de parchemin ne mesurait que vingt centimètres de hauteur, contre quarante-neuf centimètres ou davantage pour un Sefer Torah ordinaire. Un scribe d’exception, remarquable tant par sa piété que par la finesse de son écriture, fut chargé de cette œuvre rédigée dans la graphie du Arizal, tandis que les descendants du Tsadik Rabbi Chemouel Chmelke de Nikolsbourg firent préparer une encre spéciale d’une durabilité extraordinaire, encore parfaitement lisible aujourd’hui. Durant de longs mois, les feuilles de parchemin furent introduites une à une dans la prison. Le fait que les sections ne fussent pas cousues ensemble présentait en outre un avantage halakhique : les feuilles séparées ne possédaient pas la sainteté d’un Sefer Torah complet et pouvaient donc demeurer dans une cellule impure.
Les Atsei ‘Haïm d’une prophétie ancienne
Pendant plus de vingt et un ans d’incarcération, les frères de Slavita étudièrent dans ces feuilles de parchemin, y puisant aussi bien le sens simple des versets que leurs dimensions les plus profondes. Ce n’est qu’après leur libération, en 5617 (1857), que les feuilles furent assemblées conformément à la Halakha pour former un Sefer Torah complet. Il ne manquait alors que les Atsei ‘Haïm, les deux montants de bois autour desquels s’enroule le rouleau. Quelques jours après le retour des frères, on leur présenta des Atsei ‘Haïm porteurs d’une histoire prodigieuse. Des années auparavant, le Tsadik Rabbi Ye’hiel Mikhel de Zlotchov avait fait écrire un Sefer Torah, et le Maguid de Koznitz lui avait offert pour l’occasion deux montants de bois. Les ‘Hassidim de Rabbi Ye’hiel Mikhel, désireux d’embellir le rouleau de leur maître, avaient toutefois commandé des montants d’argent, que le Tsadik choisit d’utiliser en vertu du principe d’embellissement des Mitsvot. Posant alors ses mains sur les montants de bois, il déclara : « Les efforts du Maguid de Koznitz ne seront pas vains. Un jour viendra où d’immenses Tsadikim utiliseront ses Atsei ‘Haïm pour un Sefer Torah exceptionnel. » Cette prophétie s’accomplit des décennies plus tard, lorsque ces montants furent remis aux Tsadikim de Slavita pour leur rouleau unique, désormais vénéré dans tout le monde juif sous le nom de « Sefer Torah de la Messirout Nefech ».
Des griffes des Soviétiques jusqu’à la bibliothèque du Rabbi
Le précieux rouleau fut transmis de génération en génération dans la famille Shapiro, du Rav Chemouel Abba à son fils aîné le Rav Pin’has, et ainsi de suite. En 5677 (1917), après la révolution russe, les communistes confisquèrent le Sefer Torah avec d’innombrables biens de valeur. Un arrière-petit-fils du Rav Chemouel Abba parvint néanmoins à le récupérer grâce à l’intervention d’un haut fonctionnaire polonais, qui exigea des autorités russes la restitution de ce bien au titre des accords de rapatriement entre la Pologne et la Russie. Une génération plus tard, un descendant portant lui aussi le nom de Chemouel Abba réussit, au prix de l’abandon d’une partie de ses biens et, selon certains témoignages, en enroulant le rouleau autour de son corps sous ses vêtements, à faire sortir clandestinement le Sefer Torah de Russie pour le conduire en Terre Sainte vers 5707 (1947). C’est ce rouleau chargé de plus d’un siècle d’abnégation qui parvint finalement au Rabbi et qui est connu depuis comme « le Sefer Torah du Rabbi », l’un des trésors les plus émouvants conservés aujourd’hui à la Bibliothèque centrale de Habad, témoin silencieux de la victoire éternelle du Livre sur tous ses persécuteurs.




