Le célèbre écrivain et professeur Elie Wiesel, lauréat du prix Nobel de la paix et survivant des camps d’Auschwitz et de Buchenwald, a porté ce lourd fardeau tout au long de sa vie. Issu d’une famille hassidique de Sighet tragiquement assassinée pendant la Seconde Guerre mondiale, cet ancien journaliste a entretenu un dialogue spirituel intense et complexe avec le Rabbi de Loubavitch. À travers des audiences nocturnes et de longues correspondances, ce récit bouleversant met en lumière une réflexion poignante sur la résilience : la nécessité absolue de tourner sa foi vers une source transcendante lorsque la confiance en l’humanité a été anéantie.

 

 

Rav Yossef Itshak Jacobson

 

 

De Sighet à New York : Le Cheminement d’Elie Wiesel

Né à Sighet au sein d’une famille profondément ancrée dans le mouvement hassidique de Vizhnitz, Elie Wiesel a vu une grande partie des siens se faire assassiner durant la Seconde Guerre mondiale. Avant de devenir le lauréat du prix Nobel de la paix et l’orateur de renommée internationale que le monde connaît, il a fait ses armes en tant que journaliste. C’est dans ce milieu qu’il est devenu un ami très proche de mon père. Wiesel a notamment travaillé comme correspondant à l’ONU pour le journal israélien Yedioth Ahronoth. Lorsqu’il a décidé de se consacrer davantage à la littérature et à ses voyages à travers le monde, c’est le père du narrateur qui a pris sa relève, marquant le début d’une amitié intime qui durera toute leur vie.

Les Nuits de Yechidout : Une Rencontre Transcendante

À la fin des années 1950 ou au début des années 1960, mon père a suggéré à Elie Wiesel d’assister à un rassemblement (Farbrengen) dirigé par le Rabbi de Loubavitch. Dès sa première visite, Wiesel a compris qu’il y retournerait inlassablement. Il fut ensuite reçu par le Rabbi pour une première audience privée (Yechidout) qui s’est prolongée pendant de nombreuses heures.

Ces rencontres avaient une particularité : le Rabbi ne recevait pas le jour, mais accordait ses audiences au milieu de la nuit, de la tombée du jour jusqu’à l’aube, et parfois même après le lever du soleil. Au fil du temps, Wiesel a partagé de longues visites avec le Rabbi, tout en entretenant une correspondance extrêmement riche. Leurs lettres abordaient des sujets d’une profondeur abyssale : la foi, la perspective sur la Shoah, l’éternité du peuple juif et la religion. Preuve de l’importance de ce lien, le Rabbi, qui écrivait habituellement de manière très concise, a adressé à Wiesel, un mois de Nissan, une lettre en yiddish longue de six ou sept pages.

« En Qui Croire Après Auschwitz ? »

Le point culminant de cette relation spirituelle s’est déroulé lors d’une de ces fameuses rencontres nocturnes, un moment que Wiesel a d’ailleurs immortalisé dans son autobiographie (Tous les fleuves vont à la mer / La mer n’est pas remplie). S’adressant au Rabbi en yiddish, Wiesel a posé la question qui le hantait : comment le Rabbi pouvait-il continuer à croire en D.ieu après la tragédie d’Auschwitz ?

Face à cette interrogation d’une sensibilité extrême, le Rabbi a d’abord gardé un long silence contemplatif. Puis, il a répondu par une autre question : en qui Wiesel voudrait-il qu’il croie après la Shoah ? En l’humanité ? Le Rabbi a expliqué que s’il devait subsister la moindre foi après Auschwitz, il serait impossible de l’investir dans l’homme ; elle devait impérativement se tourner vers une source qui transcende l’humanité et la création tout entière.

Le Combat Intérieur et la Paix avec D.ieu

Cette réponse a profondément marqué Elie Wiesel, l’accompagnant durant des décennies. Doté d’une âme fondamentalement juive, ayant grandi dans l’amour de l’étude de la Torah (écrite et orale), de la Mishna, de la Guemara et dans le respect du Shabbat, il ne pouvait se résoudre à devenir un simple athée ou un hérétique. Mais ce refus de l’athéisme n’a pas effacé sa douleur ; il a lutté sans relâche, toute sa vie.

Environ cinquante ans après la Shoah, juste avant la fête de Roch Hachana, il a publié un article extrêmement émouvant dans le New York Times. Dans ce texte, il déclarait vouloir enfin « faire la paix » avec D.ieu, confessant qu’il n’avait plus la force de se battre et de lutter contre Lui. La difficulté de représenter la Shoah était d’ailleurs un fardeau partagé par d’autres survivants : l’écrivain Yehiel De-Nur (connu sous le nom de Ka-Tzetnik), qui avait témoigné au procès Eichmann et écrivait pour le journal en yiddish du père du narrateur, a refusé catégoriquement de se faire photographier, affirmant qu’il est impossible de capturer l’image d’un survivant d’Auschwitz.

Le Fardeau de l’Hérésie 

Comment la tradition juive appréhende-t-elle cette difficulté à croire ? Dans le livre du Deutéronome (Devarim), Moïse exprime la difficulté de diriger le peuple en disant : « Comment pourrais-je porter seul votre charge (Torchachem), votre fardeau (Masaachem) et vos querelles (Rivchem) ? ». Rachi, le grand commentateur, explique que le terme « fardeau » (Masaachem) fait référence à l’hérésie (Apikorsout) du peuple. Il illustre cela par leurs soupçons constants : si Moïse sortait tôt de sa tente, on l’accusait d’avoir des problèmes conjugaux ; s’il sortait tard, on l’accusait de comploter contre eux.

Mais quel est le lien entre le « fardeau » et l’hérésie ? Rabbi Nahman de Breslov (né en 1772 à Medzhybizh, arrière-petit-fils du Baal Shem Tov), apporte une explication magistrale rapportée par son élève Rabbi Nathan dans le livre Sihot HaRan. Selon lui, le fardeau le plus lourd et le plus écrasant qu’un être humain puisse porter est précisément celui de l’hérésie. L’hérétique est accablé 24 heures sur 24 par les doutes, la confusion et l’incertitude, le privant de toute véritable tranquillité d’âme. À l’inverse, le croyant, même dans l’adversité, possède un appui solide qui allège le voyage de la vie.

L’Athéisme comme Mécanisme de Défense

Vivre sans foi, c’est choisir de percevoir le monde sans but ni signification profonde, où l’humain n’est qu’une erreur insignifiante, un simple grain de sable perdu dans l’immensité de l’univers. Pourtant, paradoxalement, croire que la complexité de l’univers — de l’ADN à la physiologie en passant par les mystères du soleil et du Big Bang — est le simple fruit du hasard exige une immense « foi aveugle ». Le narrateur a d’ailleurs confié à un jeune homme s’identifiant comme athée qu’il n’avait « pas assez de foi aveugle pour être athée ».

Bien souvent, l’hérésie agit comme un mécanisme de défense. Un enfant, victime de maltraitance pendant trois ans, a choisi de devenir athée car il ne pouvait supporter l’idée que D.ieu ait vu ses souffrances sans intervenir. Il était moins douloureux pour lui de nier l’existence de D.ieu que de Le blâmer. Parfois, refuser de croire est un moyen d’éviter la déception des attentes non comblées, ou encore une facilité pour ne pas avoir à réfréner ses pulsions et ses addictions. Cependant, au plus profond de l’âme, cette vision d’un monde mécanique et sans spiritualité est en contradiction totale avec l’essence humaine, qui est une étincelle divine.

Choisir la Foi au Quotidien : La Perspective du Tanya

La vie est indéniablement parsemée de tragédies, de deuils, de maladies et d’incompréhensions. La véritable foi n’est pas une naïveté aveugle qui ignore la douleur, mais le courage quotidien de chercher un sens. Comme l’explique l’Admour Hazaken dans le chapitre 47 du Tanya, chaque jour offre à l’homme le choix d’accepter le « joug royal » céleste.

L’être humain doit choisir le monde dans lequel il souhaite vivre : soit un univers de chaos et de hasard dépourvu de sens, générant un fardeau mental écrasant ; soit un monde régi par l’Unité divine, où le Créateur est la source de bonté, même lorsque notre esprit limité ne peut en saisir les rouages. Comme l’a confié une personne ayant beaucoup souffert : lorsque l’on comprend que le but de l’existence est de s’annuler face à l’Infini, chaque épreuve qui brise notre ego et notre illusion de solitude devient une occasion d’ouvrir son cœur pour y laisser circuler l’énergie divine transcendantale.