En 5735 (1975), une femme de Montréal écrit au Rabbi : elle ne comprend pas pourquoi les Juifs semblent si convaincus que les non-Juifs leur sont hostiles, alors qu’elle-même n’éprouve aucun sentiment de ce genre. La réponse du Rabbi, datée du 20 Elloul 5735 (27 août 1975), surprend par son angle : plutôt que de s’attarder sur ce que les nations pensent des Juifs, le Rabbi met en lumière ce que le Juif, lui, doit aux nations. À l’heure où la haine des Juifs se manifeste à nouveau ouvertement dans le monde, cette lettre offre une grille de lecture d’une actualité saisissante, que nous présentons ici accompagnée d’un commentaire.
Le contexte : une question sincère, une réponse en deux temps
La correspondante du Rabbi n’écrit pas pour polémiquer. Elle exprime une incompréhension sincère : « Vous écrivez qu’il vous est difficile de comprendre pleinement pourquoi le peuple juif semble ressentir avec tant de force que les non-Juifs ne lui sont pas favorablement disposés, d’autant que vous-même n’éprouvez nullement ce sentiment à l’égard des Juifs. »
Le Rabbi commence par saluer cette disposition d’esprit, et l’on remarquera qu’il ne se contente pas d’un compliment : il lui assigne aussitôt une mission. « Je me réjouis d’apprendre les bons sentiments qui sont les vôtres, et j’espère que vous saisirez chaque occasion propice de faire connaître à autrui votre position en la matière, afin que chacun puisse s’en inspirer. » C’est un trait constant chez le Rabbi : toute qualité constatée chez une personne devient immédiatement un levier d’action. La bienveillance de cette femme n’est pas seulement rassurante, elle doit devenir contagieuse.
La mémoire de la Choah : une méfiance qui n’a rien d’imaginaire
Vient ensuite la réponse à la question proprement dite. Le Rabbi ne nie pas la méfiance juive ; il en montre le fondement historique, avec une retenue remarquable dans les termes mais une netteté totale sur le fond : « Quand on songe qu’un tiers du peuple juif a été froidement décimé par une nation non juive et ses collaborateurs, tandis que le reste du monde non juif regardait, et parfois même pas en simple spectateur indifférent… l’explication est assez manifeste, et il est surprenant qu’elle vous ait échappé. »
Deux précisions du Rabbi méritent ici l’attention. D’abord, il ne met pas en cause la seule Allemagne nazie : il évoque « ses collaborateurs » et le silence, voire la complicité, du reste du monde. La blessure juive ne tient pas seulement au crime lui-même, mais à l’abandon qui l’a rendu possible. Ensuite, le Rabbi précise qu’il n’évoque ce sujet « qu’en réponse à votre question » : il refuse de s’y complaire, particulièrement face à une correspondante bien disposée. La mémoire n’est pas convoquée pour nourrir l’amertume, mais pour éclairer une réalité.
Et cette réalité, ajoute le Rabbi, ne relève pas seulement du passé. Trente ans après la guerre, il pointe « l’attitude de la grande majorité des membres des Nations unies envers ce qui subsiste du peuple juif », qui « renforce nettement le soupçon » que l’attitude des nations « n’a pas radicalement changé ». Il prend soin toutefois de nuancer : « d’une manière générale, car il y a toujours eu des exceptions ». Le propos n’est jamais une condamnation en bloc de l’humanité non juive ; la correspondante elle-même en est la preuve vivante.
Le renversement : ce que le Juif doit aux nations
C’est ici que la lettre prend son tour le plus inattendu. Après avoir justifié la méfiance juive, le Rabbi opère un renversement complet de perspective : « À l’inverse, il convient de souligner que le Juif, pour sa part, a le devoir d’encourager et d’aider chaque non-Juif à observer les commandements divins qui ont été donnés à l’ensemble de l’humanité. »
Le Rabbi fait référence aux sept commandements donnés aux descendants de Noé, les Chéva Mitsvot Bné Noa’h : l’interdiction de l’idolâtrie, du blasphème, du meurtre, du vol, de l’immoralité, de la cruauté envers les animaux, et l’obligation d’instituer des tribunaux. Selon la tradition juive, ces lois constituent, selon les termes du Rabbi, « les normes minimales d’une éthique et d’une morale universelles, d’un ordre et d’une loi sans lesquels aucune société humaine ne saurait subsister longtemps ».
La phrase décisive suit immédiatement : « Cela est attendu du Juif quelle que soit l’attitude des non-Juifs à son égard. » Autrement dit, le devoir juif envers les nations n’est pas conditionné par la réciprocité. Il ne s’agit pas d’un contrat, où chacun donnerait à mesure de ce qu’il reçoit, mais d’une mission divine, qui ne dépend d’aucun sondage d’opinion. Le Juif peut avoir de bonnes raisons historiques de se méfier ; cela ne le dispense en rien de son rôle à l’égard de l’humanité. Le Rabbi ajoute d’ailleurs que le Juif est tenu de pratiquer la Tsedaka et la bienfaisance « envers les non-Juifs autant qu’envers les Juifs ».
On mesure ici la profondeur de la réponse. À une question posée en termes de sentiments (que ressentent les nations envers nous ? que devrions-nous ressentir envers elles ?), le Rabbi répond en termes de responsabilité. Le regard juif sur le monde ne doit pas être façonné par la peur, ni par la naïveté, mais par la mission.
Une devise gravée sur un mur, un idéal donné par un prophète juif
Le Rabbi conclut par une image d’une ironie mordante. La devise des Nations unies, gravée sur le « mur d’Isaïe » face au siège de l’organisation à New York, « Une nation ne lèvera plus l’épée contre une autre nation », est tirée du prophète Isaïe (Yechayahou 2, 4). Le Rabbi souligne que cet idéal est « divinement inspiré à un prophète juif, pour les Juifs et, à travers eux, pour les non-Juifs » : la vision même de la paix universelle que le monde affiche comme son horizon est un don du judaïsme à l’humanité.
Mais le Rabbi relève aussitôt « le contraste entre l’idéal ainsi affiché là-bas, sur le mur, et ce qui se passe entre ces mêmes murs ». En 1975, l’ONU s’apprête précisément à voter, quelques semaines plus tard, sa tristement célèbre résolution assimilant le sionisme au racisme. L’institution qui porte sur sa façade la prophétie d’Isaïe s’acharne, dans ses enceintes, contre le peuple d’Isaïe. Le Rabbi n’insiste pas : « Là encore, point n’est besoin de s’y attarder. » La retenue même du propos en dit long.
Ce que cette lettre nous enseigne aujourd’hui
Un demi-siècle plus tard, la lettre n’a rien perdu de sa pertinence, bien au contraire. Face à la montée de la haine antijuive, deux écueils guettent : la panique, qui paralyse, et le déni, qui désarme. Le Rabbi trace une troisième voie. Oui, la méfiance juive a des fondements historiques que nul n’a le droit de balayer. Non, cette lucidité ne doit pas se muer en repli ni en ressentiment. Car le Juif n’est pas défini par ce que le monde pense de lui, mais par ce que D.ieu attend de lui : être une lumière pour les nations, les aider à s’élever vers les valeurs universelles dont la Torah est la source, et pratiquer la bonté sans attendre qu’elle soit d’abord pratiquée à son égard.
C’est peut-être là le message le plus profond de cette lettre : la meilleure réponse juive à l’hostilité du monde n’est ni la peur ni l’illusion, mais la fidélité à la mission.
















