Perdus dans l’outback australien, deux explorateurs périrent faute d’avoir su préparer une simple galette que les populations locales confectionnaient depuis des millénaires. Ce drame éclaire d’un jour nouveau la puissance de nos propres traditions, ces coutumes transmises de génération en génération dont l’origine se perd parfois dans la nuit des temps. Car derrière le Minhag se cache une intelligence collective — et, selon les maîtres ‘hassidiques, l’expression la plus profonde de l’amour entre D.ieu et Son peuple.

 

 

Par Barou’h Werdiger

 

Perdus dans l’outback australien, les membres de la petite équipe d’explorateurs étaient épuisés, affamés et à des milliers de kilomètres de chez eux.

Robert Burke et William Wills avaient lancé leur funeste expédition depuis Melbourne durant l’hiver 1860, accompagnés de près de vingt hommes, d’un petit troupeau de chevaux et de chameaux, et de deux années de provisions. Ils furent les premiers Européens à traverser l’immense territoire méridional de l’Australie — mais, tragiquement, les deux hommes finirent par se retrouver bloqués et périrent au cœur du vaste arrière-pays du continent.

Et pourtant, d’autres hommes parvenaient à vivre confortablement dans ce paysage en apparence inhospitalier. De fait, alors qu’ils commençaient à manquer de vivres, Burke et Wills avaient brièvement croisé une tribu aborigène locale, les Yandruwandha, qui les approvisionnèrent généreusement en poissons, en haricots et en quelques galettes de « nardoo », confectionnées à partir des spores comparables à des graines d’une fougère semi-aquatique de la région. À l’évidence, les Yandruwandha connaissaient suffisamment la flore et la faune locales pour trouver ou cueillir toute la nourriture dont ils avaient besoin.

Les galettes de nardoo — une sorte de matsa aborigène — semblaient assez simples à préparer. Imitant certaines des femmes autochtones qu’ils avaient observées, les deux explorateurs récoltèrent les graines de nardoo, les réduisirent en farine et en cuisirent suffisamment de galettes pour apaiser leurs estomacs criant famine. Le problème, c’est que, à moins d’être correctement traité, le nardoo cru contient une toxine, la thiaminase, et demeure pour ainsi dire indigeste.

Traditionnellement, la farine de nardoo était lessivée dans l’eau, directement exposée à la cendre durant la chauffe, et consommée avec des coquilles de moules. Comme nous le savons aujourd’hui, toutes ces étapes contribuent à décomposer la thiaminase et à en prévenir les effets nocifs. Mais, hélas, Burke et Wills sautèrent quelques étapes : aussi, quelle que fût la quantité qu’ils avalaient, ils ne cessaient de dépérir.

L’histoire de Burke et Wills est un classique du folklore australien, le récit d’un échec héroïque sur fond de paysage rude et terrifiant. Mais le biologiste de Harvard Joe Henrich met ce récit — au même titre que ceux d’autres explorateurs britanniques, espagnols et portugais à la destinée tout aussi funeste — au service d’un propos quelque peu différent dans son ouvrage The Secret of Our Success. Pour Henrich, ces histoires révèlent les limites des capacités, de l’intelligence et de l’endurance individuelles de l’être humain. Si ces explorateurs étaient sans doute des hommes intelligents, ingénieux et courageux, leur aptitude à survivre en terre étrangère dépendait entièrement de leur capacité à apprendre des autres hommes qui y vivaient déjà.

Ces récits, ainsi que les réflexions de Henrich, ont fait naître en moi une résonance étrange. Imaginer ces femmes Yandruwandha pilant les graines de nardoo, les faisant tremper dans l’eau et les mêlant à la cendre, suivant fidèlement un procédé transmis depuis l’aube de la préhistoire, m’a fait songer à certaines de nos propres traditions : broyer le maror, battre les branches de saule, mélanger le ‘harossèt, plier les hamantaschen, pétrir la ‘halla, et tant d’autres traditions juives qui nous ont été léguées au fil des générations.

Et peut-être la comparaison est-elle moins incongrue qu’il n’y paraît d’abord. Tout comme nous, les juifs, mutatis mutandis, les populations aborigènes d’Australie d’avant le contact avec les Européens ont préservé une culture remarquablement conservatrice durant des millénaires. Qui sait depuis combien de temps ils traitaient méticuleusement ce nardoo, sans avoir jamais entendu parler, on peut le supposer sans risque, de la thiaminase ni de la manière dont elle se décompose ? Quelle puissance insoupçonnée nos propres coutumes pourraient-elles bien receler, elles dont les origines sont parfois obscures et les détails mystérieux ?

Une simple coutume ?

Mais procédons d’abord à un pas en arrière. Dans la loi juive, on pourrait dire qu’il existe trois niveaux d’autorité ; autrement dit, trois sources possibles pour toute pratique donnée. Il y a les lois directement tirées de l’Écriture (« d’oraïta ») ; ce sont les 613 commandements, avec l’ensemble de leurs composantes et subdivisions, depuis la consommation de la matsa lors du Séder jusqu’à l’interdiction de cuisiner pendant le Chabbat. Il y a ensuite les lois édictées par l’autorité rabbinique (« derabanan »), depuis la fête entière de Pourim jusqu’à l’allumage des bougies avant le Chabbat. Et il y a enfin les Minhaggim — les coutumes.

De ces trois catégories, celle de la coutume est la plus indéfinissable. Elle recouvre aussi bien le vêtement de prédilection d’un groupe ‘hassidique donné que le ‘holent mijoté servi au déjeuner du Chabbat, ou encore le rite particulier selon lequel on choisit de prier. Elle englobe des pratiques et des restrictions qui ont fini par revêtir la force contraignante de la loi juive — telles la prière du soir pour les hommes, ou l’interdiction ashkénaze de consommer du riz à Pessa’h — ainsi que bien d’autres coutumes qui demeurent facultatives ou tolèrent d’importantes variations d’une communauté à l’autre, comme le type de chapeau que l’on porte le Chabbat, ou la berceuse que l’on chante pour endormir ses enfants.

Et, plus qu’indéfinissables, les Minhaggim sont également mystérieux. Certes, le fait qu’une multitude de juifs accomplissent quelque chose — disons, savourer leurs bagels avec un peu de saumon fumé — ne suffit pas à ériger une pratique populaire en Minhag légitime. Un véritable Minhag doit au contraire être porteur d’une signification religieuse, et reçoit invariablement l’aval des autorités spirituelles traditionnelles.

Et pourtant, contrairement à toute loi scripturaire ou rabbinique observée de nos jours, un Minhag n’a pas besoin de source textuelle. De fait, il arrive souvent que les origines et les raisons d’une coutume donnée soient enveloppées d’obscurité. Tout un genre littéraire a vu le jour pour expliquer l’existence de coutumes spécifiques, présentant d’abord les Minhaggim avant d’en reconstituer rétrospectivement les sources. Et même là où ces sources nous échappent, ne pas parvenir à découvrir la raison d’être d’un Minhag authentique n’est pas un motif pour l’abandonner. Comme l’affirme une déclaration extraordinaire du grand sage médiéval Rabbi Chlomo ibn Aderet (1235-1310), le Rachba : « Une coutume des grand-mères d’Israël ne saurait être abolie, fût-ce par 600 000 raisons contraires. »

Bien plus, on pourrait croire que les lois bibliques ou rabbiniques, qui nous ont été transmises au Sinaï ou par les sages du Sanhédrin, seraient plus importantes ou auraient davantage de poids que les questions de Minhag. Et pourtant, on constate que ce sont précisément ces domaines de la pratique juive fondés sur de simples traditions qui suscitent la plus grande dévotion — parfois même, comme certains l’ont soutenu, une dévotion excessive.

Si les Minhaggim ne sont que de simples coutumes, pourquoi donc les prend-on tant au sérieux ?

Une question sur les quatre questions

Lors d’une allocution (Si’ha) prononcée en 1957, le Rabbi de Loubavitch nous oriente vers un élément de réponse. Le Rabbi s’interroge sur l’ordre des quatre questions posées lors de la nuit du Séder, et plus particulièrement sur la première d’entre elles : « En quoi cette nuit est-elle différente de toutes les autres nuits ? Toutes les nuits, nous ne trempons pas [nos aliments], mais cette nuit, nous trempons deux fois, d’abord dans l’eau salée, puis dans le ‘harossèt. »

Placer la question du « trempage » avant toute autre semble un peu étrange. Tremper le légume dans l’eau salée n’est pas la première chose insolite que nous accomplissons lors du Séder — ce serait plutôt la manière dont nous nous accoudons en buvant le vin lors du Kiddouch (la quatrième question). Ce ne serait pas non plus la Mitsva la plus importante de la nuit ; ce titre reviendrait assurément à la matsa (deuxième question), que la Torah nous ordonne de consommer, tandis que le « trempage » n’est qu’un simple Minhag.

Le Rabbi suggère au contraire que la question sur le trempage vient en premier précisément parce qu’elle relève du Minhag :

« Certains disent qu’un commandement biblique doit être accompli avec un dévouement total, jusqu’au sacrifice de soi… mais les coutumes — si elles s’accomplissent aisément, à la bonne heure, mais point n’est besoin de consentir le moindre sacrifice pour elles…

L’ordre des questions nous enseigne que… la première chose qu’un enfant remarque, et qui le marque, est… une coutume juive. C’est elle qui attire son regard et exerce sur lui le plus grand effet. » (Likoutei Si’hot, vol. 1, p. 244)

À tant d’égards, comme le poursuit le Rabbi, ce qui rend la vie juive distinctive, ce qui la démarque de la culture environnante, ce qui constitue la trame même du mode de vie de la Torah, ce sont si souvent les Minhaggim. Les obligations formelles tirées de la Torah, du Talmud et du Code de la loi juive sont une chose ; mais pour forger un sentiment d’identité juive solide, il faut une culture juive authentique, organique et vécue, laquelle se définit à son tour par le Minhag — notre façon de nous vêtir, les noms par lesquels nous nous appelons, la nourriture que nous mangeons, les chants que nous entonnons à la table du Chabbat, et ainsi de suite.

« Si le mode de vie et l’environnement d’un enfant ressemblent à ceux de son entourage non juif — même s’il étudie régulièrement la Torah, prie, observe les Mitsvot, etc. —, dès lors qu’il agit [par ailleurs] de la même manière que son entourage, il n’apparaîtra pas qu’il est juif. » (Ibid.)

Le sixième Rabbi de Loubavitch évoqua le Minhag en des termes similaires :

« Dans la génération précédente, les juifs connaissaient bien la notion [de Minhag] et l’observaient méticuleusement… Ils savaient que, outre le fait que les coutumes juives sont enracinées dans la sainteté et qu’elles sont elles-mêmes Torah, les coutumes juives sont la parure du peuple juif… » (Sefer HaSi’hot 5700 [1939-1940], p. 43)

Mais tout cela ne suffit pas encore à comprendre la révérence dont les coutumes juives font l’objet. Selon la formule classique, « un Minhag du peuple juif est lui-même Torah » (voir Tossefot sur le Talmud, Mena’hot 20b). C’est une chose de parler du rôle de la coutume et de la culture dans la formation de l’identité juive ; c’en est une tout autre d’affirmer qu’une coutume fait partie de la sainte Torah, avec tout ce que cela implique.

Là encore, une comparaison entre les trois catégories par lesquelles nous avons commencé est éclairante. Il ne faut pas beaucoup d’efforts pour saisir pourquoi les commandements bibliques sont si importants : D.ieu nous a ordonné au Sinaï de suivre les commandements, et l’on ne saurait faire mieux que cela. La Torah nous enjoint à son tour de respecter l’autorité des Rabbanim, dont la compétence et la finesse spirituelle leur confèrent le pouvoir de légiférer et de déterminer la loi juive. Mais une coutume n’est, fondamentalement, que quelque chose que les juifs font. Qu’est-ce donc qui l’élève au rang de Torah ? Sans révélation explicite ni autorité rabbinique, d’où vient la puissance du Minhag ?

Pour le découvrir, revenons — tel, on se sent contraint de le dire, un boomerang traçant son arc à travers le ciel — aux femmes Yandruwandha.

Le cerveau collectif

La leçon que l’auteur Joe Henrich tire de ses récits d’explorateurs européens égarés est une leçon qu’il applique à toute l’histoire de notre espèce : l’extraordinaire succès de la civilisation humaine repose moins sur l’intelligence individuelle brute que sur notre capacité à accumuler et à partager le savoir à l’échelle du groupe. Pour le dire simplement, les groupes sont plus intelligents que les individus.

Cela peut sembler une affirmation contre-intuitive. La masse ignorante, la foule braillarde et le règne de la populace n’ont jamais eu bonne réputation. Mais, comme l’écrivain James Surowiecki l’explore longuement dans son ouvrage La Sagesse des foules, s’il est vrai que le conformisme et la pensée grégaire peuvent égarer les hommes, les groupes sont en général plus intelligents et plus instruits, et meilleurs pour prédire l’avenir, résoudre les problèmes et bien d’autres choses encore.

Quoi qu’il en soit, le simple fait est qu’il existe des limites rigides à ce qu’une personne peut découvrir par elle-même. Songez à ce pauvre Robert Burke, s’efforçant de mener à bien le processus de préparation du nardoo. Ou songez à quel point nous dépendons, chaque jour, du savoir-faire accumulé d’autrui. Une amusante expérience de pensée illustre ce point : imaginez combien de commodités modernes vous seriez capable de recréer si vous étiez soudain transporté à, disons, l’âge du bronze. Avec des ressources et une main-d’œuvre illimitées, comment vous y prendriez-vous pour fabriquer un iPhone ? Pour construire un moteur à combustion interne ? Pour produire des antibiotiques ? Pour synthétiser des engrais ?

Bien entendu, je n’aurais pas la moindre idée de la manière d’accomplir l’une de ces choses, mais nous, nous le savons. En réalité, personne ne sait faire chacune de ces choses, et pourtant nous parvenons, d’une manière ou d’une autre, à les accomplir chaque jour. Mais qu’est-ce, au juste, que ce « nous » ?

Pour comprendre la façon dont une population donnée conserve et transmet son savoir technique et ses traditions culturelles, Henrich se réfère à son « cerveau collectif » : un savoir qui ne réside ni dans un cerveau unique, ni dans une vaste bibliothèque, ni même dans un centre de données ; il émerge au contraire d’un groupe d’individus capables de transmettre l’information, en fonction de la taille et de l’interconnexion de cette société.

Si nous mettons tout cela au service de nos propres fins, et passons du sociologique au théologique, le « cerveau collectif » rappelle de manière frappante une idée que l’on peut faire remonter aux textes fondateurs de la halakha. Pour prendre un exemple tiré du Talmud de Jérusalem :

« Toute halakha au sujet de laquelle il subsiste quelque incertitude dans les tribunaux, et dont vous ignorez le statut, allez voir comment la communauté a coutume d’agir — et agissez comme elle. » (Talmud de Jérusalem, Maasser Cheni 5:2)

Ce conseil jurisprudentiel — un témoignage de la puissance de la coutume — est répété à de nombreuses reprises tout au long du Talmud : sortez et voyez ce que fait le peuple. Là encore, étant donné que le Talmud est essentiellement le compte rendu des débats internes d’un petit cercle d’élites savantes, cela est extrêmement étrange : si les Rabbanim qui ont consacré leur vie à étudier la Torah et à préserver les traditions de la loi orale ne parviennent pas à déterminer ce qu’est la loi, pourquoi le peuple y parviendrait-il mieux ? Que possèdent les masses que les Rabbanim n’auraient pas ?

Un autre passage, tiré cette fois du Talmud de Babylone, rend explicite l’extraordinaire raisonnement qui sous-tend ce principe. Le Talmud traite des lois de l’agneau pascal, l’offrande sacrificielle que les familles apportaient au Temple de Jérusalem à la veille de chaque Pessa’h. Une année, la veille de Pessa’h tomba un Chabbat. Le sacrifice serait néanmoins accompli de la manière habituelle, mais une question fut posée au grand sage Hillel : que faire si quelqu’un oublie d’apporter le couteau dont il a besoin pour accomplir l’offrande sur le mont du Temple ? D’ordinaire, on ne peut rien porter pendant le Chabbat — cette loi s’applique-t-elle encore ? À cela, Hillel répond :

« J’ai entendu cette halakha [de mes maîtres], mais je l’ai oubliée. Mais laissez faire le peuple juif ; s’ils ne sont pas prophètes, ils sont fils de prophètes. » (Talmud, Pessa’him 66a)

Ce Chabbat-là, Hillel sortit voir ce que faisait le peuple. Et voilà que les gens avaient trouvé une solution ingénieuse pour éviter de transgresser l’interdiction de porter en ce jour saint : ils faisaient porter les couteaux par leurs bêtes !

« Le lendemain, celui dont l’offrande pascale était un agneau planta [le couteau] dans sa laine ; celui dont l’offrande était un chevreau le glissa entre ses cornes. [Hillel] vit la scène, se souvint de la halakha, et dit : « Voilà ce que j’ai reçu de la bouche de [mes maîtres]… » »

Ce récit remarquable répond à notre question précédente. Selon l’interprétation de certains commentateurs, si les Rabbanim du Talmud purent s’en remettre à l’autorité halakhique du peuple, c’est parce que ce peuple est composé de « fils de prophètes ». C’est dire que le peuple juif possède des pouvoirs quasi prophétiques, une sorte de sixième sens halakhique, qui l’aide à pressentir la manière dont D.ieu désire qu’il accomplisse les commandements de la Torah. Songez au « cerveau collectif » de Henrich, mais décuplé, spiritualisé et orienté vers l’observance de la loi juive.

De fait, le Rav et kabbaliste lituanien du XVIIIe siècle Rabbi Eliyahou Ragoler qualifie explicitement cette intuition de roua’h hakodech, l’« esprit saint » de la perception spirituelle que l’on n’associe d’ordinaire qu’aux dirigeants et aux sages les plus pieux et les plus justes :

« …Lorsqu’une coutume fait consensus au sein du peuple juif, c’est le fruit du roua’h hakodech, par lequel D.ieu S’est révélé parmi eux, tout comme Il guiderait un prophète. Car lorsque leur volonté et leurs actes sont dirigés pour l’amour du Ciel, D.ieu illumine pour l’Assemblée d’Israël, par le roua’h hakodech, la juste manière d’agir. Il en existe une preuve dans [le Talmud] : « S’ils ne sont pas prophètes, ils sont fils de prophètes. » » (Yad Eliyahou, Pessakim, sect. 25)

Une coutume comme un baiser

Nous avons parcouru bien du chemin depuis le pilage du nardoo, là-bas en Australie, avec les Yandruwandha. Mais le concept même qui explique comment une tribu de chasseurs-cueilleurs — ou, de fait, n’importe quelle société humaine — peut accéder à un corpus de sagesse transgénérationnelle acquise organiquement peut aussi, par analogie, nous aider à apprécier la capacité de notre propre peuple à puiser dans une intelligence divine transcendante : à travers la pratique populaire de la halakha, et en particulier sous la forme du Minhag.

Nous avons précédemment réparti les sources de la pratique religieuse juive en trois grandes catégories : la loi biblique, la loi rabbinique et la loi coutumière (le Minhag). Nous sommes désormais mieux à même de comprendre en quoi toutes trois font partie de la Torah ; car, comme l’enseigne la tradition ‘hassidique, les Minhaggim eux-mêmes furent donnés au Sinaï, et ne furent simplement révélés que plus tard.

On suppose habituellement, et assez raisonnablement, que la loi biblique — ces 613 Mitsvot qui nous ont été révélées tout droit du Sinaï — est la plus « importante » des trois. Mais la vérité n’est pas tout à fait aussi simple.

Le Minhag est une expression du roua’h hakodech — de la volonté divine — non point telle qu’elle se manifeste dans les débats talmudiques des Rabbanim et les maisons d’étude de l’élite savante, mais telle qu’elle se manifeste dans les traditions séculaires d’un peuple tout entier, dans le cœur et l’esprit collectifs de la nation juive.

Les paroles de la Torah sont la communication explicite de D.ieu avec le peuple juif. Mais les mots ne peuvent dire que jusqu’à un certain point ; nos sentiments les plus vrais, nos désirs les plus profonds, nos passions les plus ardentes sont les plus difficiles à formuler. Parfois, ce que nous laissons tu signifie le plus, l’implicite est plus puissant que l’explicite, le sous-entendu plus profond que le texte.

Les maîtres ‘hassidiques nous enseignent qu’il en va de même de D.ieu. Les messages qu’Il n’a pas inscrits explicitement dans la Torah — les implications qu’Il nous a laissé le soin de déchiffrer, les lois et les coutumes qu’Il a abandonnées à notre propre discernement — sont, en un certain sens, le message le plus profond de tous.

Il est vrai que les coutumes du judaïsme, les Minhaggim, ne sont pas consignées dans les Cinq Livres de Moché. Il est vrai qu’un bon nombre de Minhaggim ne comportent ni obligation ni interdiction, ni aucune sanction en cas de manquement. D.ieu nous les laisse, et c’est là leur puissance.

« Lorsqu’un père aime son fils, offrit un jour le Rabbi en guise d’analogie, il pourvoit à ses nécessités (c’est-à-dire les choses qui sont d’oraïta) ; lorsque l’amour est plus puissant, il lui donne des jouets ou d’autres choses superflues (les choses derabanan) ; mais lorsque son amour le plus profond se révèle, il ne peut s’exprimer par aucune de ces choses, mais seulement en l’étreignant ou en l’embrassant. » (Torat Mena’hem, vol. 24, p. 128)

Un Minhag comme une étreinte. C’est-à-dire que les coutumes et les traditions qui dessinent les contours familiers de la pratique juive, et la remplissent de tant de couleur et de vie, sont cette forme d’affection inexprimée : elles sont la volonté de D.ieu, tue mais révélée au sein d’une nation de prophètes, l’expression de l’amour entre D.ieu et Son peuple, librement réciproque. Telle est la puissance du Minhag.