Ce discours du Rabbi de Loubavitch, prononcé au Farbrenguen du 11 Nissan 5731 (1971), s’ouvre sur le verset «Au onzième jour était le Nassi des fils d’Asher» pour explorer, à travers la parabole midratchique du roi et de ses ducs, la nature profonde du double choix réciproque par lequel D.ieu a élu Israël et Israël a choisi D.ieu. En déroulant cette analyse à travers treize sections rigoureusement construites, le Rabbi révèle pourquoi le service divin authentique ne peut être qu’un acte de libre arbitre issu de l’amour — et non de la contrainte. Ce discours fondamental se conclut par une vision de la Délivrance complète, dans laquelle Israël, lié à son Nassi d’une union d’âme à âme, hâte l’avènement de Machia’h.

 

 

1) «Au onzième jour, c’était le Nassi des fils d’Asher» (Nombres 7, 72). Le Midrach enseigne que tous les noms des tribus furent donnés en lien avec la rédemption d’Israël et en lien avec leur louange (chva’h). Le nom d’Asher fut donné en lien avec la rédemption d’Israël, comme il est dit : «Et toutes les nations vous appelleront bienheureux (vé-icherou), car vous serez une terre de délices» (Malachie 3, 12) ; et en lien avec leur louange, comme il est dit : «Heureux (achré) est le peuple dont D.ieu est le Seigneur» (Psaumes 144, 15). La félicité (ichouran) d’Israël consiste précisément en ceci qu’ils ont choisi le Saint béni soit-Il pour être leur D.ieu, et que le Saint béni soit-Il les a choisis pour être Son peuple élu (am segoulah). C’est pourquoi, lorsque le Nassi d’Asher vint présenter son offrande (Korban), il l’apporta au nom de ce choix (ha-be’hira) — à savoir le choix par lequel le Saint béni soit-Il a choisi Israël.

Il convient de comprendre deux choses. D’une part, en introduisant le sujet, le Midrach présente la félicité d’Israël (ichouran) comme un élément supplémentaire, puis précise qu’Asher — dont le nom est lié à l’ichouran d’Israël — apporta son offrande au nom du choix qu’il fit lui-même en choisissant le Saint béni soit-Il. D’autre part, la notion de choix (be’hira) est pertinente lorsqu’il s’agit de deux éléments comparables, dont chacun possède un avantage sur l’autre. Mais comment peut-on parler de be’hira entre le Saint béni soit-Il et les dieux des nations? Car si le corps (gouf) d’Israël ressemble en apparence (bechitzoniyout) aux corps des nations, le Tanya enseigne néanmoins qu’Israël a été choisi par le Saint béni soit-Il parmi tous les peuples et toutes les langues. Il faut donc expliquer que cette ressemblance extérieure n’engage pas le rapport essentiel d’Israël avec le Saint béni soit-Il.

Il convient en outre de comprendre : c’est précisément parce que le Saint béni soit-Il a choisi Israël — au sens d’une élection élevant Israël au-dessus de toutes les nations — qu’Israël, à son tour, peut choisir D.ieu. Et c’est la nature de ce double choix réciproque qui constitue le fondement de l’ichouran d’Israël — non pas une qualité arbitraire, mais une réalité ancrée dans l’essence même de l’âme d’Israël.

2) Pour éclairer ceci, rappelons la parabole que le Midrach apporte à propos du verset «Que mon âme meure de la mort des justes» : un roi avait auprès de lui des ducs (doukossine) et des stratèges (aistrouiloussine). L’un dit : «Je veux être Nassi», et l’autre dit de même : «Je veux être Nassi.» Le roi répondit alors : «C’est moi seul qui établis les rois et qui fixe les frontières» — comme il est dit : «Il trace les frontières des nations selon le nombre des fils d’Israël» (Devarim 32, 8, d’après le Targum Yonathan). Israël, en revanche, ne sert pas [d’autres maîtres que] le Saint béni soit-Il, et c’est la portée du verset «Je suis la portion du Saint béni soit-Il».

Et voici la précision du texte : même un petit enfant sait qu’il faut être désigné par le roi pour devenir ministre, et que même les seigneurs et les gens importants (hiddouyim) savent que le roi est plus grand qu’eux tous. Car d’après l’intelligence (Sé’hel) du peuple, le roi est au-dessus des ministres, et plus encore au-dessus de l’ensemble du peuple — en sorte que tout le monde doit avoir conscience [de cette grandeur] et se comporter en conséquence. Et pourquoi cette précision est-elle nécessaire? Afin que tout le peuple (kol ha-am), y compris les plus simples, sache que le roi les dépasse tous, de sorte qu’il leur convient à tous d’avoir conscience de cette grandeur.

3) Il est possible d’éclairer ceci à la lumière de ce que savaient les Rishonim (savants anciens), à savoir que les étoiles et les planètes exercent une influence sur les affaires terrestres. Mais cette influence ne vient pas des astres eux-mêmes — c’est le Saint béni soit-Il qui agit par leur intermédiaire, les utilisant comme canaux pour gouverner les peuples de la terre. Les idolâtres ignoraient cette vérité : ils croyaient que les planètes étaient elles-mêmes la source de l’influence, et ne savaient donc pas remonter à sa véritable origine, à savoir D.ieu Lui-même. [Et il y a lieu de leur en rendre grâces — car c’est par leur intermédiaire que l’influence leur est parvenue, et c’est cela même qui leur a permis de progresser dans la voie de la be’hira (du choix libre).]

D.ieu a donc établi les étoiles et les planètes comme instruments pour diriger la terre, et de même Il a établi des ministres (sarim) pour gouverner les pays, à l’image d’un roi qui dirige son royaume par l’intermédiaire de ses ministres. Une fois ces intermédiaires établis, la direction du pays passe par les ministres, sans que le roi ait besoin d’intervenir directement depuis l’extérieur. [C’est pourquoi il existe dans le monde des gens qui se font appeler «alqiya» (astrologues).] Ils portent ce nom du fait que D.ieu leur a pour ainsi dire délégué (nassaf) cette fonction, transmettant ainsi Sa direction du monde à ces intermédiaires.

4) Ainsi, ce que la parabole du roi et de ses ducs nous enseigne est le suivant : les ducs, en tant qu’êtres dotés de libre arbitre (baalé be’hira), servent le roi par choix véritable — et non comme de simples instruments sans discernement. Car le roi lui-même, s’il est sage, désire avant tout que ses serviteurs le servent avec amour (ahavah) et non par contrainte. [Et c’est là le sens profond de la parole royale dans la parabole : ce sont les ducs qui ont choisi de le servir — et non seulement lui qui les a choisis.] Et que ceux qui le servent soient véritablement convaincus que c’est eux qui veulent le servir librement — car le Saint béni soit-Il ne désire pas un service qui contredirait la be’hira (le libre arbitre). Il désire un service fondé sur la conviction que D.ieu mérite d’être servi.

La preuve en est que les ducs, possédant le libre arbitre, choisissent de servir le roi — et c’est précisément parce qu’ils l’ont choisi d’eux-mêmes que leur service a de la valeur à ses yeux. C’est là, selon la parabole, l’essence du vrai service divin : non pas un service mécanique ou contraint, mais un service librement consenti, issu du cœur, fondé sur la reconnaissance de la grandeur de D.ieu. Et voilà le sens profond de l’ichouran d’Israël : la «félicité» d’Israël tient à ce qu’Israël a choisi librement de servir D.ieu — et c’est ce choix libre qui confère à ce service toute sa valeur et toute sa grandeur.

5) La raison profonde pour laquelle le service [est plus valorisé lorsqu’il est] choisi par les ministres [eux-mêmes] plutôt que simplement imposé par le roi est la suivante : c’est précisément parce que le ministre a décidé de lui-même de servir le roi que son service est d’une valeur incomparable. On peut ainsi expliquer que la véritable influence (ha-hashpa’a) ne cesse jamais — comme le signe en est que les restes (chirayim) de la table royale ne périssent pas —, et qu’Israël peut [toujours] recevoir davantage de cette influence en abondance.

Il convient d’ajouter : Israël peut recevoir cette influence des millions (ribouy ha-hashpa’a) — et pas seulement sur le plan extérieur, mais à des niveaux encore plus élevés. Car [non seulement l’influence vient d’en haut], mais Israël peut encore la recevoir de plus haut encore — et cette capacité à recevoir une influence toujours plus grande est précisément liée à leur rapport essentiel avec la Sainteté.

6) Il convient donc d’expliquer — même d’après la Tora — que la be’hira du roi en faveur de ses ministres (et non des simples sujets) tient à ce que les ministres [sont ceux dont le service dépasse les autres]. Et la raison pour laquelle le service des ministres est supérieur est que c’est eux qui apportent l’influence la plus importante au roi — et le fait qu’ils aient eux-mêmes choisi [d’apporter cette influence] est précisément ce qui leur donne leur dignité aux yeux du roi.

[Et d’ici on comprend :] Ce que le Midrach désigne comme «la portion de mon âme» (‘hélek nafchi) — c’est la partie intérieure (pnimiyout) de l’âme — «la portion de D.ieu d’en haut» (‘hélek Éloka mi-lema’alah), qui est la dimension supérieure de l’intellect (Sé’hel). C’est cet intellect qui permet à l’homme de reconnaître [la grandeur divine] et de choisir de servir D.ieu comme on choisit un roi parmi les ministres — et c’est précisément ce choix raisonné et conscient qui confère au serviteur sa véritable dignité.

7) Il convient maintenant d’approfondir la question : la be’hira du roi en faveur de ses ministres est fondée sur l’intellect (Sé’hel) — c’est l’intellect du roi qui lui permet de reconnaître la valeur du service de ses ministres. Et de même, les ministres qui choisissent librement de servir le roi ont une valeur (ma’alah) supérieure à ceux qui le servent sous la contrainte.

Cette parabole nous enseigne donc que le véritable service divin est celui de la be’hira — c’est-à-dire que la véritable élection divine passe par le libre choix. Et c’est le signe de la fidélité authentique au roi : les ministres qui servent par choix libre ont une qualité supérieure, et leur service — fondé sur la reconnaissance de la grandeur royale et non sur la contrainte — est un service qui a de la valeur aux yeux du roi.

Les vrais ministres ne sont donc pas ceux qui servent par peur ou par intérêt, mais ceux qui servent par amour véritable et par conviction que le roi mérite d’être servi. Et c’est là, selon la parabole, la nature profonde de la grandeur du Nassi d’Israël : le Nassi n’est pas simplement un chef politique ou religieux, il est l’incarnation de ce service librement consenti, de cet amour pur et désintéressé envers D.ieu.

8) Il convient d’ajouter : l’amour dont parle le verset «Comme mon âme» est comparable aux cieux et à la terre — car cet amour transcende toute récompense et tout intérêt. L’Admour Hazaken (Chneur Zalman de Liadi) exprimait ce sentiment de façon saisissante en disant qu’il ne désirait ni le Gan Eden (le Paradis) ni le Monde à venir — il ne désirait que D.ieu Lui-même.

Et le signe de la vraie grandeur des révélations (gilou’im) supérieures est que l’Admour Hazaken [les percevait] sans vouloir en tirer profit pour lui-même — car tout son désir était uniquement dirigé vers D.ieu en Lui-même. Il convient d’ajouter ici que l’essentiel dans ce domaine est de ne pas s’arrêter à l’enchaînement des Séfirot (hishtalshelout), car les Séfirot n’ont pas de séparation dans leur manifestation [par rapport à D.ieu] — leur influence ne vient pas d’elles-mêmes, mais uniquement de D.ieu.

Et la preuve est que les révélations (gilou’im) divins viennent toujours d’un niveau supérieur aux Séfirot, et que c’est D.ieu Lui-même qui est la source ultime de toutes les révélations. Et de même que l’Admour Hazaken disait : «Je ne veux ni le Gan Eden ni le Monde à venir» — «je me demande si cela peut même m’appartenir» —, les révélations les plus élevées (dg »é) — celles qui dépassent les forces ordinaires — peuvent encore davantage révéler ce que tout le monde peut percevoir. Et tout le désir [de l’Admour Hazaken] ne se dirigeait que vers D.ieu Lui-même.

9) [Il convient de préciser :] Ce n’est pas simplement parce qu’on veut être Nassi (à la manière des ducs) que l’on est Nassi — et d’après ce qui vient d’être dit [à propos de l’Admour Hazaken], on ne peut vouloir être Nassi que parce qu’on veut que les gilou’im (révélations divines) se répandent d’eux-mêmes — et non parce que l’on cherche à [s’élever soi-même]. Car c’est la condition — et cela est évident — que les révélations [profondes] exigent un réceptacle pur, sans aucun mélange [de désir personnel].

Et c’est pour cela qu’Israël ne [peut] travailler que pour le service de D.ieu, et non pas pour [ses propres intérêts] — et la raison fondamentale en est que les révélations les plus élevées ne sont pas [simplement] des révélations «d’atmosphère» (bein ha-séfirot), mais des révélations qui viennent directement de D.ieu Lui-même — et elles ne se manifestent que dans un cœur et une âme purs de tout intérêt personnel.

10) Il convient d’ajouter : la raison pour laquelle les révélations [divines les plus élevées] ne sont pas simplement des révélations «de l’atmosphère» (bein ha-séfirot) est que, dans les profondeurs de l’âme, il y a une connexion directe avec D.ieu — au-delà de tout enchaînement (hishtalshelout). Et c’est précisément parce que les révélations les plus élevées viennent directement de D.ieu Lui-même qu’elles peuvent toucher l’âme dans ses profondeurs les plus intimes. Et c’est là que réside la véritable grandeur du Nassi : sa capacité à éveiller dans chaque âme du peuple cette connexion directe avec D.ieu.

11) Il convient en outre d’expliquer que l’élection d’Israël par le Saint béni soit-Il n’est pas seulement du côté de la Volonté (ratzon) mais aussi du côté de l’intellect (Sé’hel) — et les deux sont liés. Car la véritable élection divine n’est pas arbitraire : elle est fondée sur la nature même de l’âme d’Israël. L’âme d’Israël est, dans ses profondeurs, reliée à D.ieu — et c’est précisément parce qu’Israël choisit D.ieu de son côté que D.ieu choisit Israël du Sien. Cette réciprocité du choix est le fondement du «peuple élu».

Et il convient de préciser — en rapport avec ce qui a été dit à propos des rabbins (Rabbanim) d’Israël — que si le nom de l’élection de D.ieu par Israël est ichouran (félicité), c’est parce qu’en vérité ce n’est pas uniquement [l’élection de D.ieu] qui est en jeu, mais l’élection essentielle (be’hira pnimiyout ha-makif) — c’est-à-dire l’élection qui pénètre l’intérieur de l’âme et qui en est la racine la plus profonde.

12) Il convient de faire le lien avec le verset du Psaume 23 (verset de David) : «D.ieu est mon berger, je ne manquerai de rien.» D’après le Midrach, David pria D.ieu de lui envoyer le troupeau, et après que le berger l’eut chassé, ramené et conduit, David dit au berger : «Je t’ai envoyé [pour t’occuper du troupeau], mais toi tu n’as pas voulu [en rendre compte].» D.ieu dit alors au berger : «Va bâtir Sion et Jérusalem, et veille sur mes serviteurs, leurs troupeaux et leurs demeures — afin que je me souvienne de toi. Et il faut que tu ailles vers le troupeau [de David].» Car l’essentiel est que la demande [de David] était une question d’âme, et que D.ieu a voulu lui montrer [par ce signe] la qualité du berger.

Et voici ce que le Psaume nous enseigne : D.ieu désire que Son peuple soit guidé par un berger qui connaît chaque brebis individuellement, qui adapte son rythme à celui du troupeau, qui prend soin des petits et des grands sans en laisser aucun derrière. Car c’est là le modèle du vrai Nassi d’Israël — celui dont le cœur est tourné non vers sa propre gloire, mais vers le bien de chaque âme du peuple. Et c’est par ce même Psaume que D.ieu Lui-même se révèle comme le Berger suprême d’Israël, «car je ne manquerai de rien» — car sous Sa conduite, rien ne fait défaut.

13) Il convient de conclure en résumant les points essentiels et les liens qui les unissent. L’élection d’Israël par le Saint béni soit-Il et le choix d’Israël de se tourner vers D.ieu forment une unité indissoluble — et c’est cette unité qui constitue le fondement de la grandeur d’Israël comme peuple élu. Le Nassi est l’incarnation vivante de cette unité : son âme embrasse et contient l’âme de tout le peuple, de sorte qu’«Israël est appelé du nom de son Nassi» — non pas de manière formelle, mais en vertu d’une union d’âme à âme.

Et il convient d’ajouter — en rapport avec ce qui a été dit à propos de notre Admour (le Rabbi précédent) — que sa grandeur est de servir D.ieu avec un amour qui transcende tout intérêt personnel, tout désir de récompense, tout calcul d’avantage. C’est cet amour pur et désintéressé qui est la marque de la vraie grandeur du Nassi d’Israël — et qui prépare, d’étape en étape, la venue de la Délivrance complète et véritable, par l’intermédiaire de notre Juste Machia’h, rapidement et de nos jours. Car le Saint béni soit-Il a donné à Israël une abondance de richesses spirituelles — une richesse en sainteté, une abondance de vie spirituelle, une multitude de bénédictions — jusqu’à ce que tous les membres du peuple d’Israël s’unissent dans une unité parfaite avec D.ieu, réalisant ainsi la Gueoula Hashleimah (la Délivrance complète), dans la joie et dans la plénitude du cœur, bientôt de nos jours.