Surnommé « Der Heiliger Ruzhiner » – le Saint de Ryjine – Rabbi Israël Friedman fut l’un des plus grands maîtres hassidiques du XIXe siècle, dont la cour royale attirait des dizaines de milliers de disciples. Cette histoire extraordinaire, transmise de génération en génération, nous révèle comment ce Tsadik légendaire percevait la transformation mystique du monde à l’entrée du Chabbat.

 

 

Un descendant du Roi David

Rabbi Israël Friedman naquit le 3 Tichri 5557 (1796) à Pohrebychtche, près de Kiev, dans une lignée d’une noblesse spirituelle exceptionnelle. Son arrière-grand-père n’était autre que Rabbi Dov Ber, le Maguid de Mezeritch, principal disciple du Baal Chem Tov et successeur à la tête du mouvement hassidique. Son grand-père, Rabbi Avraham, était surnommé « HaMalakh » – l’Ange – en raison de sa sainteté extraordinaire.

Orphelin de père à l’âge de six ans, le jeune Israël fut élevé par son frère aîné Avraham. À treize ans, il épousa Sarah, fille de Rabbi Moché Efrati de Berditchev. Trois ans plus tard, à la mort de son frère, il lui succéda à la tête de la communauté hassidique. Il s’installa ensuite à Ryjine, en Ukraine, où sa réputation de sainteté attira rapidement des milliers de fidèles, faisant de sa cour la plus grande et la plus influente communauté hassidique du sud-ouest de la Zone de Résidence.

Le Rabbi de Ryjine revendiquait une descendance de la lignée royale du Roi David, et sa cour reflétait cette dimension royale : une demeure palatiale aux meubles somptueux, un carrosse aux poignées d’argent tiré par quatre chevaux blancs, une suite d’assistants, et des vêtements ornés de boutons en or massif. Mais cette magnificence extérieure n’était que le reflet d’une grandeur spirituelle intérieure que tous les autres Tsadikim de son époque reconnaissaient unanimement.

Une mission extraordinaire

Un vénérable maître hassidique nourrissait un désir ardent : rencontrer le Rabbi de Ryjine. Tous les Tsadikim, tous les saints maîtres, se rendaient auprès de ce Rabbi légendaire. Mais son âge avancé l’empêchait d’entreprendre ce voyage vers Ryjine, en Ukraine.

Il confia alors une mission à l’un de ses plus proches disciples, Rabbi Its’hak : « Rends-toi à Ryjine, passe un Chabbat auprès du Rabbi, et reviens me raconter ce qui s’y passe. »

Chacun savait que certains moments étaient sacrés dans la vie du Rabbi de Ryjine, des instants où nul ne devait pénétrer dans sa chambre. Les minutes précédant le Chabbat comptaient parmi ces temps réservés. Pourtant, lorsque le Rabbi apprit qu’un émissaire spécial avait été envoyé par un grand maître, il fit parvenir un message au jeune homme : « Viens me rejoindre dix minutes avant l’entrée du Chabbat. »

Une scène inattendue

Rabbi Its’hak se prépara avec une ferveur intense. Il s’imaginait entrer dans la chambre du saint Rabbi et le trouver assis, revêtu de son châle de prière, étudiant la paracha de la semaine en préparation du Chabbat.

Mais la réalité fut tout autre.

Lorsqu’il fut introduit dans la chambre sainte, le Rabbi de Ryjine fumait sa pipe. La pièce entière était emplie de fumée. Le jeune émissaire observait, tremblant intérieurement, tandis que les minutes s’égrenaient. Le Rabbi emplissait l’univers entier de l’encens du Grand Prêtre.

Le temps passait, inexorablement. Plus que deux minutes avant le Chabbat. Le Rabbi fumait toujours.

Puis, à la seconde précise de l’allumage des bougies, pas une fraction de seconde avant ni après, le Rabbi posa sa pipe.

La révélation des nuages du Chabbat

« Un grand Rav m’envoie quelqu’un », dit le Rabbi de Ryjine à son visiteur. « Viens à la fenêtre. J’aimerais te montrer quelque chose. »

Le saint Rabbi regarda par la fenêtre et demanda au jeune homme :

« Vois-tu ? Peux-tu voir les nuages du Chabbat ? Peux-tu voir les nuages des jours de semaine qui cèdent leur place aux nuages du Chabbat ? Peux-tu voir le ciel des six jours de la semaine qui fait place au ciel du Chabbat ? Ressens-tu le vent ? Ressens-tu le vent du sixième jour qui cède sa place au vent du Chabbat ? »

Et le Rabbi de continuer, avec une intensité croissante :

« Peux-tu voir ? Peux-tu voir le monde entier, le monde entier, le monde de ce sixième jour de la semaine qui fait place au monde du Chabbat ? »

« Gut Chabbes ! Gut Chabbes ! Gut Chabbes ! »

L’héritage d’un géant spirituel

Le Rabbi de Ryjine quitta ce monde le 3 Hechvan 5611 (1850), à l’âge de 54 ans, après avoir été emprisonné pendant près de deux ans par le Tsar Nicolas Ier, jaloux de son influence. Après sa libération, il s’était établi à Sadigura, en Autriche, où il avait reconstitué sa cour dans toute sa splendeur. Ses six fils fondèrent chacun des dynasties hassidiques qui perdurent jusqu’à ce jour : Sadigura, Boyan, Tchortkov, Husiatyn, Bohush et Shtefanesht.

Cette histoire des nuages du Chabbat nous enseigne que le septième jour n’est pas simplement un changement de date sur le calendrier. C’est une transformation complète de la création tout entière. Les nuages changent, le ciel change, le vent change, le monde entier se métamorphose pour accueillir la sainteté du Chabbat.

Le Rabbi de Ryjine, par sa sensibilité spirituelle exceptionnelle, percevait cette transition cosmique et invitait ses visiteurs à ouvrir leurs yeux à cette réalité invisible aux regards ordinaires. Une invitation qui résonne encore aujourd’hui pour chaque Juif qui accueille le Chabbat.