En 1965, lors d’une conférence en Californie, une mélodie hassidique traditionnelle a bouleversé la vie d’un étudiant humaniste hostile à la religion. Cette histoire témoigne du pouvoir intemporel des traditions juives à toucher les cœurs, même les plus endurcis. Le récit nous vient du Rav Shlomo Cunin, émissaire du Rabbi de Loubavitch, témoin direct de cette transformation spirituelle.

 

 

La vie des hassidim derrière le rideau de fer

Dans le cadre de la série d’articles du président de l’« Association Shamir », le Rav Betzalel Schiff, consacrée à la vie des hassidim derrière le rideau de fer et à leurs répercussions dans notre génération, se dévoile une histoire émouvante sur le pouvoir d’une mélodie hassidique à émouvoir et toucher à nouveau le cœur d’un Juif. Ce témoignage vivant nous est rapporté par l’émissaire Rav Shlomo Cunin de Californie.

Une mélodie chargée d’émotion et de sens

La mélodie « Kol ba’ya’ar », également connue sous le nom de « Nigun Shepaler Zeyde », est un air hassidique touchant qui porte en lui le contenu d’une conversation entre un père et ses fils – l’appel de notre Père céleste à ses enfants perdus en exil : « J’entends une voix dans la forêt – un père qui appelle ses fils. Mes enfants, où êtes-vous allés que vous m’avez oublié ? Revenez à ma maison car je ne peux rester seul chez moi. »

Mission en Californie : l’émissaire face aux étudiants

L’histoire se déroule en 1965, lorsque le Rabbi envoya son émissaire, le Rav Shlomo Cunin, en Californie. Dans le cadre de son activité sur place, il fut invité à donner des conférences devant des groupes d’étudiants dans le cadre d’un programme d’été juif de l’Institut Brandeis – Bardin, une institution qui favorisait la rencontre avec des représentants de tous les courants du judaïsme.

Le Rav Cunin fut sollicité par le Rabbi pour présenter le mouvement Habad. Pendant plusieurs années, il s’adressa aux étudiants, mais dans un cas particulier, il reçut un appel du directeur de l’institut, M. Shlomo Bardin, qui l’implora de parler en premier devant un groupe spécial de l’Iowa, qui se définissait comme humaniste et aux opinions hérétiques envers la religion.

La confrontation avec Steven Leibowitz

L’un des étudiants, Steven Leibowitz, attaqua les propos du Rav Cunin avec une virulence exceptionnelle. Au plus fort de la rencontre, pendant le déjeuner – durant lequel le Rav avait l’habitude d’enseigner une mélodie hassidique – il choisit d’enseigner la mélodie « Kol ba’ya’ar ». Soudain, Steven se leva et quitta la salle.

Les souvenirs retrouvés d’un grand-père hassid

À la fin du repas, Steven s’approcha de lui les yeux en larmes et raconta : dans son enfance, il vivait dans une maison avec son grand-père maternel – un hassid Habad qui servait comme abatteur rituel. Le grand-père respectait la cacherout et un mode de vie hassidique, et avait l’habitude de chanter des psaumes et des mélodies. Un matin, il appela son petit-fils et lui enseigna un chant, en lui disant : « Un jour viendra où tu en auras besoin. » Ce jour-là, le grand-père décéda.

La quête désespérée d’une mélodie perdue

Depuis lors, Steven avait tenté, en vain, de retrouver cette mélodie. Toute tentative de s’en souvenir ou de l’identifier auprès de Rabbanim avait échoué. Le souvenir s’était estompé, et le sentiment d’échec s’était transformé chez lui en haine envers tout ce qui était lié au judaïsme. Mais à cet instant, en entendant la mélodie de la bouche du Rav Cunin – la douleur éclata, et la mélodie revint. Les larmes jaillirent, et il demanda au Rav Cunin de raconter son histoire à tous.

Une transformation complète

Cette nuit-là, selon les mots du Rav Cunin, il ne resta plus un seul humaniste dans le camp. Et Steven Leibowitz – était revenu vers le Créateur, et vers lui-même.

 

 

 

Le Niggoun « Kol Bayaar » : Une mélodie de nostalgie qui traverse les générations hassidiques

Le Niggoun « Kol Bayaar » (Voix dans la forêt) représente l’une des mélodies les plus émouvantes du répertoire hassidique, exprimant la nostalgie de l’exil et l’appel du Père céleste à ses enfants dispersés. Cette mélodie trilingue, transmise par le grand-père de Shpoli, continue de résonner dans les cérémonies hassidiques contemporaines. Le Rabbi de Loubavitch lui-même a accordé une importance particulière à ce chant lors de ses rassemblements.

 

Une mélodie de l’âme en exil

Le Niggoun « Kol Bayaar » est une mélodie empreinte de nostalgie et d’effusion de l’âme sur l’exil de la Présence Divine et l’exil d’Israël. Cette composition remarquable se structure en quatre strophes, chacune séparée par un refrain. L’originalité de cette mélodie réside dans sa nature trilingue : chaque strophe est chantée en hébreu (langue sainte), en yiddish et en ukrainien, créant ainsi un pont entre les différentes cultures juives d’Europe de l’Est.

Selon la tradition transmise, le grand-père de Shpoli (en yiddish : der shpoler zeyde) avait l’habitude de chanter ce Niggoun avant la récitation du Chema au coucher ou avant la récitation du Tikoun Hatsot (prière de minuit). Cette mélodie occupe la vingt-troisième place dans le recueil officiel des Niggounim.

Les paroles : un dialogue entre le Père et ses enfants

Les paroles du Niggoun racontent un dialogue poignant entre D.ieu, représenté comme un père, et le peuple juif, ses enfants en exil :

Première strophe : « J’entends une voix dans la forêt, un père qui appelle ses enfants » / « Un cri et un appel, et un père dans la forêt cherche ses enfants » / « On entend des pleurs dans la forêt, un père cherche ses enfants et pleure. »

Deuxième strophe : « Mes enfants, mes enfants, où êtes-vous allés, pourquoi m’avez-vous ainsi oublié ? » / « Enfants, enfants, où avez-vous été, pourquoi m’avez-vous déjà oublié ? » / « Enfants, enfants, où avez-vous été, pourquoi m’avez-vous tant oubliés ? »

Troisième strophe : « Mes enfants, mes enfants, revenez à ma maison, car je ne peux rester seul dans ma maison » / « Enfants, enfants, venez à la maison chez moi, car il m’est pénible de rester seul » / « Enfants, enfants, venez à la maison, car il m’est triste de rester seul. »

Quatrième strophe : « Notre père, notre père, comment retourner vers toi, alors que le gardien se tient à la porte du roi ?! » / « Père, père, comment pouvons-nous aller vers toi quand le gardien se tient à la porte ? » / « Père, père, comment pouvons-nous venir quand le gardien ne nous laisse pas passer ? »

Les paroles en ukrainien

La version ukrainienne complète révèle la profondeur culturelle de cette mélodie :
– « Шум в лесу звукает Батька в лесу, своих детей он шукает »
(Un bruit résonne dans la forêt, le père dans la forêt cherche ses enfants)
– « Дети, дети, где вы были, Что меня так забыли? »
(Enfants, enfants, où étiez-vous, pourquoi m’avez-vous tant oubliés ?)
– « Дети, дети, идите до дому, Бо мне скучно сидеть самому »
(Enfants, enfants, venez à la maison, car il m’est ennuyeux de rester seul)
– « Батька, батька, как нам идти, Когда сторож не пускает нас идти? »
(Père, père, comment pouvons-nous venir, quand le gardien ne nous laisse pas passer ?)

L’usage du Niggoun chez le Rabbi

Lors du rassemblement du 10 Chevat 5713 (1953), le Rabbi ordonna de chanter ce Niggoun et demanda si quelqu’un présent avait assisté au rassemblement du Rabbi précédent à Leningrad en 5687 (1927) où ce Niggoun fut chanté. Il mentionna que Rav Yaakov Zacharia de Skalik avait alors chanté le Niggoun assis par terre. Ensuite, il demanda au Rav Shmuel Zalmanov de chanter le Niggoun à voix haute pour enseigner aux participants, lui demandant de chanter d’abord seulement la mélodie, puis avec les paroles.

Le Rabbi choisissait souvent ce Niggoun lors des rassemblements de Pourim et d’autres occasions spéciales, soulignant son importance dans la tradition hassidique.

Un ajout controversé et sa leçon

Le Rav Peretz Motchkin ajouta une fois lors d’un rassemblement une strophe supplémentaire : « Mes enfants, mes enfants, votre plainte n’est pas utile, car sur tout, la repentance est efficace. » Le Rabbi ne fut pas satisfait de cet ajout. Rav Motchkin expliqua que selon son ajout, la faute incombait au peuple d’Israël, tandis que selon la fin originale, c’est comme si D.ieu lui-même était responsable… et de Lui dépend notre délivrance.

Cette anecdote illustre la subtilité théologique du Niggoun original, qui place la responsabilité de la rédemption non pas sur les fautes du peuple, mais sur la compassion divine et la promesse de délivrance.