Agressé à Deauville pendant Chavouot par des individus d’origine apparemment est-européenne, le Rav Elie Lemmel transforme cette épreuve en profond enseignement spirituel. Dans cet entretien avec Bernard Abouaf, il révèle comment la vague de solidarité communautaire qui a suivi l’incident l’a plus marqué que l’agression elle-même. Au-delà du récit des faits, cette interview devient un vibrant appel à cultiver l’unité du peuple juif au quotidien, pas seulement dans l’adversité, et à développer une vigilance sereine face à un antisémitisme aux visages multiples.

 

 

Bernard Abouaf : Rav Elie Lemmel est en ligne avec nous à présent. Bonsoir Rav Lemmel. Vous êtes membre de l’équipe de Radio Shalom depuis très longtemps, vous avez vraiment accompagné notre radio durant de longues années. Vous êtes également l’animateur de « Kabalat Chabbat » le vendredi après-midi. Nous avons tous appris que vous avez été agressé pendant les fêtes de Chavouot, dans un endroit où normalement les juifs ont l’habitude d’être plutôt en sécurité, puisqu’il s’agit de Deauville.
D’abord Rav Lemmel, est-ce que vous nous racontez votre agression ? Vous vous promenez dans la rue, comment cela se passe-t-il ?

Rav Elie Lemmel : Alors bon, d’abord je vais être très rapide pour la décrire. Cela s’est passé vendredi après-midi, donc la veille du Shabbat qui précède Chavouot. Nous avons le bonheur, avec mon épouse, depuis des années d’être à Chavouot à Deauville pour donner des cours et animer la veillée. Cela fait partie d’une vieille tradition, j’ai presque envie de dire.

Je me trouve là-bas sur une avenue classique, et il y a trois personnes qui me voient. Évidemment, moi je suis avec ma chemise blanche, mon pantalon noir, ma kippa et ma barbe qui n’est pas amovible. Ils veulent me barrer le passage. Je pense qu’ils avaient envie que je rebrousse chemin ou que je parte en courant.

Je ne suis pas ultra courageux, mais je ne suis pas complètement poltron non plus, donc j’ai continué à avancer. À ce moment-là, ils s’ouvrent un petit peu entre eux pour me laisser passer. Mais en vérité, le but c’est qu’au moment où je passe, je prends un bon coup dans le ventre.

Je me suis retourné en leur demandant ce qu’ils me voulaient. J’ai réalisé que ces personnes avaient envie d’en découdre. En tout cas, c’est l’interprétation que j’en ai eue à ce moment-là. J’ai continué ma route et ils m’ont regardé en attendant de voir si j’allais repartir en arrière vers eux, et puis voilà.

Évidemment, je me suis dit : « Tiens, c’est peut-être une agression antisémite » – vous savez, vous ne réalisez pas tout de suite. Donc sur les conseils du SPCJ, j’ai porté plainte parce que c’est comme ça qu’il faut faire. Mais Barouch Hachem, tout va bien.

Bernard Abouaf : C’est vraiment le typique de l’attaque gratuite antisémite : un rabbin passe dans la rue… Cela nous rappelle ce qu’on nous a raconté de l’Europe de l’Est. Excusez-moi de vous poser la question, mais vous pensez que c’est lié à Gaza ? Vous avez vu que c’était des Maghrébins ? Vous avez une idée ?

Rav Elie Lemmel : Impossible de vous répondre. Comme j’ai dit même à la police : « Écoutez, ça a l’air d’être une agression antisémite, mais ces messieurs parlaient une langue que je ne comprends pas. » Je pense plutôt du côté des pays de l’Est, en tout cas de ce que j’ai cru entendre. Je ne pense pas qu’ils m’ont donné des signes de satisfaction distinguée d’être très heureux de me rencontrer.

Après, vous savez, les interprétations partent dans tous les sens. Moi, ce qui m’intéresse, c’est comment on continue, comment on avance.

Bernard Abouaf : Il y a quand même des choses qui sont évidentes. Vous marchez dans une rue, je vous connais depuis très nombreuses années, vous n’êtes pas du tout l’un des plus baraqués parmi nos rabbins. Vous passez, vous attendez Shabbat dans quelques heures, vous êtes plutôt l’intellectuel qui donne des cours. Ces gens vous empêchent de passer, et après, quand vous passez entre eux, ils vous mettent un coup de poing dans le ventre.
Excusez-moi, je n’ai pas besoin d’avoir 30 ans de carte de presse pour comprendre que c’est une agression gratuite et très probablement antisémite. Vous nous donnez l’information que vous n’avez pas vu des Nord-Africains, pour vous ce n’est pas ça.

Rav Elie Lemmel : En tout cas, pas de ce que j’ai pu voir. C’est plutôt l’antisémitisme européen classique. Maintenant, après, vous savez, dans ce genre de choses, ça va très vite et vous n’avez pas vraiment le temps d’analyser, mais en tout cas, il me semble que c’était plus du côté des pays de l’Est, clairement.

Bernard Abouaf : Vous êtes enseignant, vous êtes rabbin. Qu’est-ce que vous avez envie de nous dire ?

Rav Elie Lemmel : Alors, tout d’abord, moi ce qui m’a bouleversé, mais de manière positive, c’est de voir la réaction des gens de la communauté, des personnes qui me connaissent ou qui vont à mes cours, ou que je ne connais pas, et qui m’envoient une multitude de messages auxquels je ne m’attendais absolument pas.

Pourquoi ? Parce qu’une personne, pour des raisons qui sont les siennes – je ne sais pas qui – a envoyé ce message sur les réseaux, alors que pour moi… bon, vendredi soir, on était à la maison, samedi après-midi j’ai donné mon cours normalement. Donc voilà, j’ai fait mon travail, j’ai été à la police, j’ai dit au SPCJ pour qu’ils fassent attention, on passe à autre chose.

Et puis là, non ! Brusquement, dimanche avant Chavouot, ça a été des dizaines et des dizaines – enfin je ne les compte même pas – de messages. Et moi, je trouve ça merveilleux, cette notion de solidarité de personnes qui sont là.

Ce qui m’a un peu peiné, c’est que je me suis dit : « J’espère que ça ne va pas créer une anxiété supplémentaire », parce qu’au fond, c’est très bouleversant de voir que les gens ont une forme d’anxiété. Je crois qu’il faut savoir, quand même, à un moment, remettre les choses à leur place.

Oui, on sait qu’on passe des moments pas simples au niveau de la communauté, mais le premier message, c’est cette solidarité merveilleuse. Essayons de la voir dans toutes les circonstances, même lorsque, Barouch Hachem, il ne se passe rien : prendre des nouvelles les uns des autres, saluer, dire des choses gentilles.

Ça, je trouve que c’est quelque chose qu’on fait déjà, mais qu’on devrait peut-être encore plus renforcer : être capable de ne pas attendre d’être confronté à une situation pour se rappeler qu’au fond, on est tous très proches les uns des autres, on pense les uns aux autres.

Et puis, en même temps – mais ça va un petit peu plus loin – au fond, les gens m’ont atteint, Barouch Hachem, très légèrement physiquement, et je vais bien, Barouch Hachem. Donc tout va bien, merci à Hachem. Ça s’est passé dans le ventre, ils ne m’ont pas donné un coup sur le visage.

Mais je me dis : au fond, il y a beaucoup de Juifs qui aussi sont blessés spirituellement, et on doit penser à eux. Vous savez, toutes ces personnes qui, malheureusement, spirituellement parlant, ne vont pas bien parce que, tout simplement, elles ne connaissent pas leur identité, ou parce qu’elles l’ont vécue de manière traumatique ou difficile.

Il faut penser à eux aussi, parce que si on est capable de se sentir tellement proche de ceux qui, physiquement, sont atteints, il faut aussi être capable de se sentir proche et d’agir pour ceux qui, spirituellement, sont impactés par tous les événements auxquels on est confronté.

En tout cas, moi, ce que je peux dire, c’est que j’ai une immense hakarat hatov, une immense reconnaissance, d’abord vis-à-vis d’Hachem qui, dans une situation pareille, a fait que les choses se passent le moins mal possible.

Évidemment – et ça, je me permets de le partager – on sait très bien que lorsqu’on est confronté à une situation, on doit faire ce qu’on appelle son heshbon hanefesh par rapport à ça. C’est un travail personnel qu’on doit faire : pourquoi les choses arrivent ? Qu’est-ce qu’Hachem est en train de nous faire passer comme message ?

Mais en même temps, je vois ces dimensions merveilleuses, tellement belles du Klal Israël. C’est quelque chose d’unique : cette sensibilité à l’autre, ce désir d’être là, de dire « Si je peux aider, dites-moi », etc. Juste des mots, et c’est ce qui me reste le plus.

Que, Barouch Hachem, on soit capable de prendre des nouvelles les uns des autres pour des choses ultra positives, c’est ça que je nous souhaite véritablement, ardemment.

Et puis aussi, ce que j’ai eu, ce n’est pas grand-chose. Et j’ai surtout pensé à toutes celles et à tous ceux qui, en Israël, vivent encore et ont vécu des choses tellement plus difficiles. Je me dis : « Waouh, c’est tellement bouleversant ! » Soyons encore plus proches d’eux, faisons encore plus de choses positives dans le Klal Israël pour que toutes ces personnes puissent avoir la nechama, la consolation, et qu’on puisse véritablement arriver à la gueoula shleima.

C’est en tout cas ce qu’on doit essayer de faire, chacune et chacun à notre niveau.

Bernard Abouaf : Rav, vous êtes en train de nous dire – je crois que c’est une phrase du Rav Sacks, et ça se trouve, c’est peut-être une phrase de vous, je ne me souviens pas – mais est-ce que vous êtes en train de nous dire qu’on sait faire la guerre ensemble, en gros, et ça serait bien qu’on sache aussi faire la paix ensemble ? C’est-à-dire que quand ça va mal, quand quelqu’un se fait agresser – je ne sais plus qui a dit ça et je le répète, j’ai peut-être entendu dans l’un de vos cours « faire la guerre ensemble ». Donc là, le rabbin est agressé, on est tous là, on sait l’appeler, et j’ai l’impression que vous nous dites un peu : « Oui, mais il faut aussi savoir penser aux autres, il ne faut pas seulement dans les moments de crise. » Est-ce que vous nous dites un peu ça ?

Rav Elie Lemmel : Complètement ! Vous savez, quand on s’est retrouvé à la sortie d’Égypte, Hachem nous a demandé de faire cette offrande de l’agneau pascal. La Torah nous dit qu’il faut d’abord être en groupe, mais la viande doit être grillée.

On est là pour nous rappeler deux choses : soit on décide d’être ensemble et on fait le choix d’être ensemble malgré nos différences, mais on essaie de voir ce qu’il y a de beau chez l’autre, l’élément qui nous rapproche de lui. Soit, malheureusement, parfois c’est sous l’action du feu qui resserre les fibres que nous allons nous retrouver ensemble.

Ça, c’est un choix, mais ce choix, il est dans notre main. Et je vous garantis – j’en parle, je pense que pour moi comme pour tout le monde – ce n’est pas simple, parce qu’être proche et aimer les gens qui nous ressemblent plus ou moins, c’est relativement simple. Mais les personnes avec lesquelles on pense qu’on n’a aucun rapport, qui sont dans d’autres univers, qui ont même une autre vision du judaïsme… chercher à voir, comme on dit en yiddish, le « pintele Yid », la petite étincelle juive qui est présente, qui est intacte chez eux, et décider au fond de les aimer…

Je conclus là-dessus : Pinha’s disait : « Si je pouvais aimer le plus grand des gens exceptionnels comme D.ieu aime la personne qui est beaucoup moins… » Et c’est ça qu’on doit essayer de faire. C’est un travail qu’on doit tous essayer de faire. Que, be’ezrat Hachem, on y arrive le plus rapidement possible, parce que c’est ça la base de la gueoula du Klal Israël.

Bernard Abouaf : Amen. Moi, je pense à autre chose en tant que journaliste. J’entends plusieurs choses dans ce que vous dites. Évidemment, j’écoute avec beaucoup de concentration ce que vous venez de dire à l’instant, mais je pense aussi à deux choses. D’abord, depuis le 7 octobre, on voit des agressions absolument partout. Ça tombe sur n’importe qui et n’importe où. Parce qu’un « Rav Lemmel agressé à Deauville », c’est un titre que j’ai cru que je ne lirais jamais. Donc ça, c’est la première chose qui me frappe.
Puis la deuxième chose, c’est que vous avez raison, vous portez plainte, il va y avoir une enquête. Vous ne voulez pas… d’ailleurs, on voit toute votre sagesse qu’on connaît. Vous êtes en train de nous dire : « Non, moi je ne veux pas dire que c’est des gens de l’Europe de l’Est », même si vous êtes absolument certain d’avoir entendu parler en polonais ou en hongrois.
Et donc, moi, je voudrais remarquer avec vous, pour les auditeurs, que l’antisémitisme continue de pouvoir venir de n’importe où. Il faut arrêter de se focaliser que sur un secteur pro-palestinien ou islamiste. C’est la haine du juif, c’est partout.

Rav Elie Lemmel : Ce qu’il faut faire attention, c’est de ne pas rentrer dans une forme de paranoïa, c’est-à-dire de se rappeler tout ce qui va bien et d’être vigilant. Vous savez, c’est un petit peu ce que nos maîtres nous disent par rapport à une personne que l’on découvre. Ils nous disent : « Kaved et ha-adam, ve-hashked » – « Honore l’homme, mais ne sois pas naïf. »

C’est-à-dire qu’il ne faut pas rentrer dans une forme de paranoïa parce que ça serait complètement ridicule, mais dans une vigilance. Et cette vigilance, en effet, elle est nécessaire dans un monde dans lequel, malheureusement, on se rend compte à quel point la manipulation de la pensée est puissante. Comment est-ce qu’en effet on peut inscrire chez les gens une certaine vision des autres à travers l’utilisation des médias, à travers tellement de choses ?

Ça doit nous ramener, nous aussi, à cette nécessité de bien faire attention à cela. Et puis après, comme le texte nous dit : « Yaakov continue son chemin. » On essaie d’avancer, on essaie de continuer de construire, et c’est ça, au fond, la mission du peuple juif dans l’histoire.

Bernard Abouaf : Rav Lemmel, je vous remercie. On vous attend avec impatience pour votre émission de vendredi après-midi.

Rav Elie Lemmel : Merci à vous. Au revoir.