Au lendemain de Roch Hachana, le calendrier juif marque une journée de jeûne trop souvent méconnue, celle qui commémore l’assassinat de Guédalia ben A’hikam, dernier gouverneur juif de la terre d’Israël avant l’exil de Babylone. Ce meurtre, commis par un homme de sang royal contre son propre peuple, mit fin à toute forme d’autonomie judéenne et précipita l’exode d’une population déjà meurtrie. Retour sur cet épisode tragique de l’histoire biblique, sur ses résonances jusqu’à nos jours, et sur les lois qui régissent cette journée particulière.
un royaume déjà à terre
Lorsque les armées de Nabuchodonosor II envahissent la Judée et détruisent le premier Beth Hamikdach en l’an 3338 (422 avant l’ère commune), l’élite politique, religieuse et intellectuelle du pays est déportée à Babylone. Le roi Tsidkiyahou est capturé, les yeux crevés, et emmené en captivité. La terre d’Israël, exsangue, se retrouve dépourvue de toute structure dirigeante digne de ce nom. C’est dans ce contexte que Nabuchodonosor choisit de nommer à la tête du territoire un homme issu d’une lignée de fidèles serviteurs du royaume de Juda, Guédalia ben A’hikam, dont le grand-père, Chafan, avait été le scribe du roi Yochiyahou et l’un des artisans de ses réformes religieuses. Cette filiation n’est pas anodine, elle inscrit Guédalia dans une tradition de loyauté à la fois envers la couronne et envers la Torah.
Établi à Mitspa, au nord de Jérusalem en ruines, Guédalia entreprend de relever un pays exsangue. Les sources rapportées par la tradition le décrivent comme un homme d’une grande droiture, animé du souci sincère de préserver ce qui pouvait encore l’être. Sous son autorité, les paysans restés sur place recommencent à cultiver la vigne et les figuiers, une forme de vie économique reprend timidement. Le prophète Yirmiyahou, libéré de sa captivité par les autorités babyloniennes elles-mêmes, choisit de demeurer auprès de lui plutôt que de partir pour Babylone, un geste de confiance qui en dit long sur l’homme.
un complot qui scelle la fin de l’indépendance judéenne
Mais cette fragile reconstruction ne dure guère plus de deux mois. Yichmaël ben Netania, descendant de la maison royale de David et jaloux du pouvoir confié à Guédalia, se laisse convaincre par le roi ammonite Baalis de fomenter un complot. Yo’hanan ben Kareah, chef militaire resté fidèle à Guédalia, l’informe des intentions meurtrières de Yichmaël et lui propose même de l’éliminer avant qu’il ne passe à l’acte. Guédalia refuse, estimant la dénonciation calomnieuse et jugeant indigne de verser le sang d’un autre Juif sur une simple rumeur.
Cette confiance lui sera fatale. Au septième mois, lors d’un banquet donné en son honneur à Mitspa, Yichmaël et dix hommes armés se lèvent et massacrent Guédalia ainsi que les Judéens et les soldats chaldéens présents à ses côtés. Selon la tradition, ce meurtre est resté gravé dans la mémoire collective comme un crime d’une gravité particulière, un Juif assassinant un autre Juif, précisément au moment où le peuple tentait de se relever de la catastrophe nationale.
La nouvelle du massacre sème une terreur immédiate. Craignant des représailles babyloniennes pour la mort de l’administrateur nommé par Nabuchodonosor, la population survivante, Yo’hanan ben Kareah en tête, choisit de fuir en Égypte, entraînant avec elle, malgré ses mises en garde, le prophète Yirmiyahou lui-même. Avec ce départ s’éteint la dernière présence organisée du peuple juif sur sa terre, et l’exil babylonien devient total.
une commémoration entre deuil et espérance
Nos Sages ont voulu que cet événement, survenu à une date incertaine mais traditionnellement fixée au lendemain de Roch Hachana, soit marqué par un jeûne annuel. Le choix de ce moment n’est pas fortuit, il vient rappeler qu’au cœur même des jours de jugement et de renouveau, la responsabilité de chacun envers son prochain demeure entière. La tradition enseigne que la mort d’hommes justes est considérée avec la même gravité que la destruction du Beth Hamikdach lui-même, ce qui explique que ce jeûne figure parmi les quatre jeûnes mineurs institués en mémoire de la destruction des deux Temples, aux côtés du 10 Tevet, du 17 Tamouz et de Ticha Beav.
les lois et coutumes du jeûne de Guédalia
- Les adultes en bonne santé, dès l’âge de la bar ou de la Bat Mitsva, s’abstiennent de manger et de boire depuis l’aube jusqu’à la tombée de la nuit.
- Les femmes enceintes ou allaitantes en sont dispensées, de même que toute personne malade, qui consultera un Rav pour évaluer sa situation.
- Ceux qui sont exemptés de jeûner, qu’il s’agisse de malades ou d’enfants, sont néanmoins invités à ne pas consommer de sucreries ni de mets particulièrement plaisants en ce jour, par respect pour son caractère.
- Il est permis de se lever avant l’aube pour prendre une collation, à condition d’en avoir formé l’intention avant de s’endormir.
- Au cours de l’office du matin, on récite les Sli’hot propres à ce jour, ainsi que le long Avinou Malkénou, repris également à l’office de l’après-midi.
- Le Sefer Torah est sorti aux deux offices pour la lecture d’Exode, chapitre 32, versets 11 à 14, puis chapitre 34, versets 1 à 10, un passage qui relate comment Moché intercéda auprès de D.ieu après la faute du Veau d’Or, jusqu’à obtenir le pardon divin pour le peuple.
- À l’office de l’après-midi s’ajoute la lecture de la Haftara propre aux jours de jeûne, tirée d’Isaïe, chapitre 55, verset 6, jusqu’au chapitre 58, verset 8.
- Durant la Amida de l’après-midi, ceux qui jeûnent insèrent le passage Anénou dans la bénédiction Chéma Koleinou.
- Lorsque le lendemain de Roch Hachana tombe un Chabbat, le jeûne est reporté au dimanche suivant, par respect pour la sainteté du jour de repos.
le sens profond d’un jour de jeûne
S’abstenir de nourriture et de boisson n’est que l’aspect visible de cette journée. À un niveau plus profond, un jour de jeûne est un jour de proximité particulière avec D.ieu, un moment où Sa présence est plus accessible et où Il attend notre retour vers Lui.
Nos Sages enseignent que toute génération qui n’a pas mérité de voir le Beth Hamikdach reconstruit est comme si elle avait vécu sa destruction en son temps. Ainsi, le jeûne de Guédalia n’est pas uniquement un jour de tristesse tourné vers le passé, il est aussi un jour qui confère la force de réparer, chacun à sa mesure, la cause profonde de cette destruction, celle de la division et de la haine gratuite entre frères, afin que l’exil touche à sa fin et que soit dévoilée l’ère messianique, puisse-t-elle venir très prochainement.
















