Dans la Russie soviétique où la moindre étincelle de vie juive pouvait conduire au goulag, un homme refusa de plier. Père du Rabbi de Loubavitch, Rav Lévi Its’hak Schneerson affronta la G.P.U., défia le pouvoir de Staline pour la cacherout des Matsot et ne signa jamais l’acte de son inculpation. Exilé au fin fond du Kazakhstan, il y donna sa vie pour le Judaïsme sans renoncer à un seul de ses principes.
Le Rabbi précédent de Loubavitch, Rabbi Yossef Its’hak, disait de lui : « Rav Lévi Its’hak, outre qu’il était un génie dans la Torah révélée et un véritable savant en Kabbale et en ‘Hassidout Habad, était un homme doté d’une crainte de D.ieu extraordinaire et d’immenses qualités morales. » Ces quelques mots, prononcés par celui qui pesait chaque expression, suffisent à esquisser la stature d’une figure exceptionnelle, dont le nom demeure à jamais lié au combat pour la survie du Judaïsme sous le joug communiste.
Les années à Nikolaïev
Rav Lévi Its’hak Schneerson, de bénie mémoire, naquit le 18 Nissan 5638 (1878) dans la ville de Podrovska, en Russie Blanche. On lui donna le nom de son grand-père Rav Lévi Its’hak, petit-fils du Tséma’h-Tsédek, troisième Rabbi de Loubavitch.
Durant sa jeunesse, il étudia la Torah auprès de son oncle, le Rav de la ville, Rav Yoël ‘Haikin. Il se distingua rapidement par des capacités hors du commun et une immense connaissance de la Torah. Il reçut la Smikha, l’ordination rabbinique, des mains de douze éminentes autorités, parmi lesquelles Rav ‘Haim de Brisk, qui déclara : « Si Rav Lévi Its’hak était mis en balance avec une pleine poignée d’or, la balance pencherait de son côté. »
Le 13 Sivan 5660 (1900), suivant le conseil du Rabbi Rachab, il épousa la Rabbanit ‘Hanna, fille du gaon Rav Meïr Chlomo Yanovski, Rav de Nikolaïev. Après son mariage, il se consacra à l’étude de la Torah auprès de son beau-père, qui lui portait la plus haute estime. Le Rav C. Grossman rapporte à ce sujet : « Le jeune Rav Lévi Its’hak s’installa auprès de son beau-père et sa bouche ne cessait d’étudier. Il avait coutume d’étudier dix-huit heures par jour et n’allait dormir qu’à cinq heures du matin, après avoir récité le Chema du matin avec les Téfilines. À neuf heures, il avait déjà prié avec la communauté. »
La considération de son beau-père transparaît dans ce récit de son neveu, Rav Avraham David Yanovski : « Un jour, un envoyé vint annoncer à Rav Meïr Chlomo que Rav Lévi Its’hak était atteint d’une pneumonie qui le clouait au lit. À ces mots, le visage de Rav Meïr Chlomo s’enflamma, et il déclara : « Si, à D.ieu ne plaise, un mauvais décret devait le menacer, je souhaiterais prendre sa place. » »
C’est durant cette période que naquit leur fils aîné, qui allait devenir le Rabbi de Loubavitch, Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson, le 11 Nissan 5662 (1902), suivi de Dov Ber, que D.ieu venge son sang, et d’Israël Arié Leib, de bénie mémoire.
Rav de Yekatrinoslav
La ville de Yekatrinoslav, aujourd’hui Dniepropetrovsk, est intimement liée à la personnalité exceptionnelle de Rav Lévi Its’hak, que l’on avait coutume d’appeler Reb Lévik. C’est en effet dans cette ville qu’il exerça durant de longues années la fonction de Rav, jusqu’au jour où il en fut exilé par le pouvoir communiste.
Un bref aperçu historique éclaire ce choix. Yekatrinoslav fut fondée en 5538 (1778) dans le sud de l’Ukraine et reçut le nom de la reine Catherine, qu’elle conserva jusqu’en 5686 (1926), lorsque le pouvoir communiste le changea en Dniepropetrovsk, du nom du dirigeant Petrovski. Le premier Juif, Rav Chlomo Stanislavski, s’y installa en 5544 (1784). En 5565 (1805), la ville comptait déjà 880 Juifs, puis 41 240 en 5637 (1877), soit 37 % de sa population.
Les Juifs y connurent une période de prospérité jusqu’à l’avènement du tsar Alexandre III, où leurs rapports avec la population commencèrent à se détériorer. En 5644 (juillet 1884), à la suite d’une dénonciation calomnieuse accusant un marchand d’avoir tué un enfant non juif, éclatèrent des pogroms : la foule pilla, tua et détruisit tout sur son passage, et ce n’est qu’au prix de longs efforts que les autorités rétablirent le calme. L’arrivée du tsar Nicolas II ne changea rien. On dénombrait alors dans la ville quelque cinquante mille Juifs, douze synagogues, une Yéchiva, des Talmud-Torah et seize écoles juives. La défaite de la Russie face au Japon plongea le pays dans la misère, et c’est précisément à ce moment, en juillet 1905, que la haine resurgit : de nouveaux pogroms firent 100 morts, 200 blessés et détruisirent plus de 300 magasins et demeures juives. La peur s’installa, beaucoup quittèrent la ville, tandis que le tsar se contentait d’acquitter les paysans pourtant reconnus coupables par les tribunaux. Sur le plan spirituel aussi, les conséquences se firent sentir, les autorités limitant l’accès aux écoles juives.
C’est pour faire face à ces persécutions et à ces discriminations grandissantes que Rav Lévi Its’hak fut désigné comme Rav de Yekatrinoslav. Ceux qui firent ce choix savaient que seule une personnalité de sa trempe pouvait affronter une telle situation.
Un homme d’action pour sa foi
Rav Lévi Its’hak accéda à cette fonction à l’âge de trente-deux ans, non sans opposition. Le choix d’un Rav ‘hassidique suscita l’hostilité des Mitnagdim, opposants à la ‘Hassidout, qui espéraient voir triompher leur propre candidat et allèrent jusqu’à porter de fausses accusations auprès du gouvernement. À la suite d’un long entretien avec un dirigeant sioniste influent, Rav Lévi Its’hak reçut néanmoins l’appui de ses amis, malgré leurs divergences, et fut finalement élu Rav de la ville, partageant d’abord cette charge avec le Rav Gelman, candidat des Mitnagdim. En 1921, au décès de ce dernier, il assuma seul la fonction.
Conscient de ses responsabilités, il fit preuve de la plus grande vigueur, affrontant les plus graves dangers sans craindre personne. Plusieurs témoignages en attestent.
La réunion annulée
Lorsque l’hostilité des communistes à la religion atteignit son apogée et fut connue du monde entier, le pape appela au boycott du gouvernement soviétique. Malgré sa cruauté, le régime tenait à soigner son image et mit tout en œuvre pour contrer cette initiative. Il décida notamment de rassembler trente-deux Rabbanim et de leur faire signer une déclaration affirmant que l’annonce du pape n’était qu’un mensonge et qu’il n’existait en Russie aucune entrave à la religion. Après avoir obtenu la signature de Rabbanim de Russie, les dirigeants voulurent organiser une réunion semblable avec les Rabbanim d’Ukraine. Parmi les invités figurait le Rav de Yekatrinoslav, Rav Lévi Its’hak. Mais on connaissait sa force de caractère, et l’on savait qu’une simple invitation ne suffirait pas.
Le dirigeant de la G.P.U. en personne le convia donc à un entretien en tête-à-tête, lui exposant l’importance d’une telle réunion et le bénéfice qu’en tirerait le gouvernement aux yeux du monde. Il lui offrit même un billet de première classe pour se rendre dans la ville où elle aurait lieu. Rav Lévi Its’hak le remercia de sa bonne intention, mais déclina, expliquant qu’il s’y rendrait par ses propres moyens. Le général, ne s’attendant pas à un tel affront, dissimula difficilement sa colère.
Le jour venu, Rav Lévi Its’hak se rendit au lieu convenu et fit la connaissance des Rabbanim invités. D’emblée, tous soupçonnèrent la présence d’un espion parmi eux et s’abstinrent de converser. Rav Lévi Its’hak se leva alors et fit part ouvertement de son avis : « Il est interdit de signer une déclaration mensongère. » La réunion se prolongea plusieurs jours, durant lesquels il ne cessa d’insister sur la gravité d’un tel acte. Le ministre de l’Éducation, prenant conscience de son influence, le convoqua et le mit en garde contre le danger d’une telle entrave au bien-être du gouvernement. En vain : Rav Lévi Its’hak maintint fermement sa position et finit par convaincre les autres Rabbanim de ne pas signer. Les autorités durent renoncer à leur projet.
Durant cette réunion, Rav Lévi Its’hak apprit qu’une personnalité devait voyager hors de Russie. Il lui demanda de diffuser dans tous les journaux le combat des autorités contre les Rabbanim. L’envoyé s’acquitta de sa mission, et la nouvelle parut dans la presse libre. On put même y voir une caricature représentant un policier russe, pistolet au poing, forçant un Rav à signer un document.
Le problème de la foi
L’année de son emprisonnement, avant la fête de Pessa’h, les autorités distribuèrent un questionnaire à remplir par chaque citoyen. L’une des questions concernait la foi : chacun devait déclarer s’il croyait ou non en D.ieu. Voyant que de nombreux Juifs craignaient de répondre par l’affirmative, Rav Lévi Its’hak affirma devant toute l’assemblée de la synagogue qu’il était interdit à tout Juif de ne pas répondre correctement : « Celui qui répond par la négative nie la royauté divine. » Les fidèles s’en inquiétèrent, certains de la présence d’un espion prêt à rapporter ces paroles à la G.P.U.
L’impact fut tel que l’un des fidèles, occupant d’importantes fonctions et dont l’épouse avait nié en son nom la croyance en D.ieu, se rendit au bureau des autorités, demanda à revoir le questionnaire, expliqua que sa femme avait menti et corrigea sa réponse. La police, informée par un espion, y trouva une raison suffisante pour arrêter le Rav. Interrogé plus tard à ce sujet, il répondit, comme le rapporte la Rabbanit ‘Hanna : « Les autorités veulent une réponse exacte ; puisque de nombreux Juifs répondaient par la négative de peur de perdre leur travail, je les ai encouragés à répondre correctement. »
Les matsot surveillées
Le 18 Nissan 5743 (1983), lors d’une réunion des Tsivot Hachem, le Rabbi raconta :
« Le 18 Nissan est l’anniversaire de mon père. Je veux relater à son sujet une histoire qui, pour diverses raisons, ne fut guère diffusée. Elle enseigne jusqu’où peut aller un Juif qui décide de tenir fermement et de s’attacher à accomplir la volonté de D.ieu. Elle concerne la farine et les Matsot de Pessa’h.
C’était durant les années du pouvoir soviétique, où tout le commerce était aux mains du gouvernement. Même les moulins et les manufactures centrales où l’on cuisait les Matsot appartenaient aux autorités et fonctionnaient sous la surveillance de leurs représentants. Comme la ville où mon père était Rav se trouvait dans le sud de la Russie, contrée qui produisait l’essentiel du blé du pays, la certification de la cacherout de la farine relevait depuis quelques années de son autorité. Chaque fois qu’il fallait attester qu’une farine avait été moulue sous stricte surveillance et convenait à la cuisson des Matsot, on se tournait vers lui, et il délivrait le certificat après avoir placé dans les moulins des surveillants veillant à ce que la farine n’entrât jamais en contact avec l’eau.
Sachant qu’ils auraient de nouveau besoin de son certificat, les responsables vinrent lui rappeler que la farine appartenait au gouvernement : un refus de sa part, qui empêcherait la vente d’une partie de la marchandise, équivaudrait à un combat ouvert contre l’État, à qui profitaient ces recettes, particulièrement élevées à Pessa’h. Mon père répondit que, si on lui permettait de placer ses surveillants et que les ouvriers suivaient leurs instructions, de sorte que la farine fût produite selon la loi juive, il donnerait certainement le certificat ; mais que, dans le cas contraire, il ne le donnerait pas et informerait tout le monde que cette farine n’avait pas reçu son approbation.
On lui répondit qu’on l’autoriserait à placer ses surveillants, à condition que toute la production fût agréée ; sinon, il devait savoir qu’il partait en guerre ouverte contre le gouvernement. Il rétorqua qu’il se rendrait à Moscou, auprès du dirigeant Kalinine, pour lui expliquer qu’il était impossible d’attester une farine non cachère : s’ils voulaient l’en punir, ils le pourraient, mais certifier une farine non cachère pour la Matsa était contraire à la loi juive et à la volonté de D.ieu. On tenta encore de le menacer, mais l’on comprit qu’on ne le ferait pas changer d’avis. L’affaire remonta jusqu’à Kalinine ou à ses conseillers, qui décidèrent finalement que, partout où l’on prendrait de la farine pour cuire les Matsot de Pessa’h, il faudrait le certificat de cacherout et l’on autoriserait la présence de surveillants.
Cette année-là et les suivantes, partout, on cuisit des Matsot cachères pour Pessa’h, sur l’ordre même des autorités soviétiques. Tout ceci nous enseigne, même aux enfants, que si l’on tient ferme au nom de D.ieu qui a créé le Ciel et la Terre, et qu’un Juif n’accomplit rien de contraire à Sa volonté ni au Choul’hane Aroukh, même lorsque le gouvernement affirme le contraire, on finit par réussir. Bien plus, c’est le gouvernement lui-même qui ordonna de placer partout des surveillants compétents.
Certes, tout le monde n’a pas une telle force ; mais tout le monde n’a pas non plus à affronter un régime dominant un pays de deux cents millions d’âmes. Ce que chacun doit faire, c’est seulement tenir ferme contre son propre mauvais penchant. Et lorsque celui-ci tente de le convaincre que les non-Juifs ne laisseront pas un enfant juif se conduire comme il se doit, il doit lui répondre qu’il s’agit là d’un mensonge grossier. Puisqu’il avance avec la force de D.ieu qui se tient à ses côtés, il triomphera de tous les obstacles et obtiendra, comme en ces jours-là, un Pessa’h cacher et joyeux. Puissions-nous, nous aussi, connaître un Pessa’h cacher et joyeux, et qu’à travers notre fermeté se révèle que toute l’année sera cachère et joyeuse, une année de délivrance rapide, la délivrance du Machia’h, très bientôt et de nos jours. »
L’une des raisons de son arrestation et de son exil fut précisément d’avoir déclaré publiquement, une année, à la suite de fraudes dans la fabrication des Matsot, que celles vendues par le gouvernement devaient être considérées comme du véritable ‘Hamets, qu’aucun Juif ne pouvait introduire chez lui. Nombre d’autres récits reflètent la même personnalité : il célébrait des mariages, pratiquait des Brit-mila, construisait des Mikvés dans le plus grand secret, malgré la menace constante des autorités. Chacun de ses actes comportait de terribles dangers, car il était sans cesse espionné et risquait à tout instant d’être arrêté.
Une personnalité exceptionnelle
L’une des qualités les plus remarquables de Rav Lévi Its’hak était sa profonde humilité. Ses proches le désignaient simplement par le surnom « Lévik », sans aucun titre. Le Rav Sassonkin l’explique ainsi : « Son nom le précédait. Tous savaient que « Lévik », car c’est ainsi qu’on l’appelait à Loubavitch, était un grand sage aussi bien dans le Talmud que dans la ‘Hassidout. Nos Sages enseignent que le titre de Rabbi surpasse celui de Rav, que celui de Rabban surpasse celui de Rabbi, et que le nom seul surpasse encore celui de Rabban, car les maîtres des premières générations étaient si grands qu’on ne leur ajoutait aucun qualificatif, tels Hillel ou Chamaï. Telle était sa stature : le seul nom « Lévik » évoquait une sagesse extraordinaire dans tous les domaines, celle du Talmud, celle de la ‘Hassidout Habad, celle de la Kabbale. »
De sa bouche sortaient des pierres précieuses. À l’image d’une source, lorsqu’il commençait à parler, rien ne pouvait l’arrêter : toutes les profondeurs de la Torah jaillissaient et émerveillaient ses auditeurs. Le Rav Sassonkin poursuit : « Un jour, on l’invita à donner un cours de Guemara dans une grande synagogue. Dès qu’on apprit que le Rav Schneerson enseignerait, une vaste assemblée de sages accourut. Il expliqua la page avec une profondeur exceptionnelle et illumina les regards ; tous restèrent bouche bée devant la simplicité avec laquelle il dévoilait des sommets. Une autre fois, j’assistai à son cours de Tanya : il émerveilla chacun, tant sa compréhension de la ‘Hassidout Habad était profonde. »
« Il est impossible de décrire le plaisir que nous procura son passage à Leningrad », témoigne le Rav Zalman Duchman. « Nous lui rendions visite presque chaque soir, et il nous expliquait les Midrachim selon la ‘Hassidout. » Le célèbre Rav Its’hak « Matmid » disait de lui : « Il détient des forces qui proviennent de l’Admour Hazaken », Rabbi Chnéour Zalman, premier Rabbi de Loubavitch.
Il s’entretenait chaleureusement avec chacun, et nombreux étaient ceux qui recherchaient sa compagnie. La Rabbanit ‘Hanna raconte : « Nous voyagions un jour en train hors du pays. À Varsovie, un écrivain célèbre monta dans notre wagon et s’assit près du Rav. Leur conversation porta sur le Judaïsme, la ‘Hassidout, les Admourim. Il fit une telle impression par ses récits que les voyageurs juifs des autres wagons se rassemblèrent autour de lui, oubliant leur sommeil pour l’écouter. »
Sa force ne tenait pas seulement à sa parole : il passait aussi de longues heures à rédiger ses explications dans tous les domaines de la Torah. Son neveu, le Rav ‘Haim Leib Itkin, rapporte un fait troublant : « Mes parents habitaient à cinq heures de Yekatrinoslav. À l’issue d’un Chabbat, je discutai longuement avec mon oncle. À neuf heures, je voulus prendre congé, mais il m’en empêcha : « Tu as ton billet ; pourquoi te hâter ? » Je restai encore une demi-heure, tentai de nouveau de partir, et il m’arrêta encore. À dix heures et demie, n’y tenant plus, je partis sans sa permission. Arrivé à la gare, il ne restait que trois minutes avant le départ, mais le train ne partit pas : retardé, il ne s’ébranla que le lendemain. Je compris alors ses instances répétées, et depuis ce jour je sus l’estimer autrement, car ses yeux voyaient loin, tout en gardant ce don à l’abri des regards. »
Son apparence même attirait les cœurs : son visage, sa mise et sa démarche reflétaient sa splendeur, son regard était perçant, et ses traits respiraient la sagesse. On raconte que, lorsqu’il se rendait à la synagogue, les passants s’arrêtaient pour le contempler ; même les non-Juifs témoignaient le plus grand respect au Rav de la communauté et s’écartaient pour le laisser passer.
Ses écrits
Beaucoup de géants du peuple juif rédigèrent leurs explications de la Torah, mais rares sont ceux qui ouvrirent une voie nouvelle dans sa compréhension. Rav Lévi Its’hak fut de ceux-là : il traça un chemin inédit reliant le remez et le sod, le sens allusif et la dimension ésotérique de la Torah, et composa de nombreux écrits sur ses parties révélée et cachée.
Malheureusement, tous ces manuscrits furent perdus. D’abord confisqués par le gouvernement, puis restitués, ils disparurent lors de la destruction de la ville par les nazis. Les rares livres qui nous sont parvenus sont le fruit du dévouement de la Rabbanit ‘Hanna. Lors de son exil à Tchiali, elle emporta les ouvrages saints les plus précieux. En exil, faute de nécessaire pour écrire, c’est elle encore qui fabriqua de l’encre à partir de plantes ; c’est grâce à cette encre qu’il rédigea ses notes dans les marges des livres, condensant à l’extrême, en raison de ces conditions misérables, l’expression de ses pensées.
Cinq de ses ouvrages ont depuis été imprimés à partir de ces manuscrits, réunis sous le titre Likoutei Lévi Its’hak : ses notes sur le Tanya ; ses notes sur le Zohar pour Béréchit ; ses notes sur le Zohar pour Chemot et Devarim ; ses ‘Hidouchim et Biourim sur le Chass, la Michna et la Guemara ; enfin ses commentaires sur les versets du Tanakh et les paroles de nos Sages, auxquels s’ajoutent plusieurs de ses lettres.
L’arrestation
Un mois avant son arrestation, deux hommes rôdaient déjà de manière insolite autour de sa maison. Dans la nuit du 9 Nissan 5699 (1939), à trois heures du matin, on frappa à la porte. La Rabbanit ‘Hanna alla ouvrir : quatre hommes du N.K.V.D. se tenaient devant elle. « Où est le Rav Schneerson ? » Avant même qu’elle pût prévenir son mari, ils firent irruption, bloquèrent toutes les issues, et le plus grand d’entre eux présenta au Rav l’ordre d’arrestation. Ils fouillèrent alors tous les livres et manuscrits, sans en épargner un seul, et en emportèrent une grande partie. Leur tâche accomplie, l’homme dit au Rav : « Rav, habille-toi et suis-nous. » Comprenant qu’il ne passerait pas Pessa’h chez lui, il voulut emporter des Matsot ; on le lui refusa.
Le motif invoqué était le suivant : « Sous couvert d’activité religieuse, Schneerson appartient à un organisme antisoviétique nourri de diffamation et de défaitisme. Par le lien qu’il entretient avec son fils, agent important des renseignements de Pologne, et avec un proche parent, le Grand Rabbin de Riga, il enrôle des hommes pour le mouvement clandestin antisoviétique et est soupçonné d’espionnage. Il exploite son discours hebdomadaire à la synagogue pour parler contre le gouvernement et ses dirigeants, et organise une aide matérielle importante en faveur des ennemis du régime. »
À la Rabbanit ‘Hanna, qui demandait où l’on emmenait son mari, on répondit qu’elle devrait se présenter le lendemain aux bureaux du N.K.V.D. Elle comprit vite qu’on la trompait : à toutes ses questions, une seule réponse revenait, « Il n’est pas là, impossible de lui transmettre quoi que ce soit. » Ce n’est que cinq mois plus tard qu’elle apprit qu’au lendemain même de son arrestation, il avait été transféré à Kiev.
Le témoignage d’un codétenu, le Rav Aharon Yaakov Diskin, est saisissant : « Qui pouvait supporter de telles épreuves ? Une infime minorité, dont le Rav Lévi Its’hak Schneerson. Il n’avoua rien, ne signa pas son inculpation, endura les souffrances sans se courber, acceptant avec amour le décret du Ciel. On le transféra à Kiev, où les « spécialistes » tenteraient de lui extorquer sa signature par tous les moyens. Ils tenaient là l’une des plus importantes personnalités recherchées, un Rav célèbre, allié au Rabbi Yossef Its’hak Schneerson qu’ils haïssaient et dont ils regrettaient amèrement le départ de Russie : par lui, ils espéraient atteindre tous les autres Rabbanim. Mais les spécialistes eux-mêmes échouèrent et durent abandonner. Grâce à cela, beaucoup de Rabbanim et de Juifs pratiquants furent sauvés. Dans cette effroyable coulée de sang qui engloutit des millions d’êtres, le Rav Schneerson fut le seul sur lequel le feu de l’enfer n’eut aucune emprise. »
Après deux années d’un tel emprisonnement, il fut condamné à cinq ans de travaux forcés dans les montagnes et forêts du nord de l’Oural. Un autre détenu rapporte : « En janvier 5700 (1940), je fus acheminé vers la prison de ‘Harkov, où affluaient des milliers de prisonniers dirigés vers les camps. Ma cellule, la numéro 22, comptait plus de quatre cents personnes serrées à même le sol. Je dormais près de deux ingénieurs qui parlaient du Rav Schneerson avec émerveillement : dans sa prison, ils lui soumettaient les problèmes les plus complexes de mathématiques et d’ingénierie, qu’il résolvait en un instant. Mais ce qui les frappait le plus était sa force d’âme. Il refusait de se rendre à l’interrogatoire à la sortie de Chabbat avant d’avoir reçu de quoi allumer la Havdala. Interpellé un jour en pleine Amida, il n’interrompit pas sa prière, épancha son cœur sans un geste, provoquant la fureur de ces bêtes à visage humain qui n’osèrent pourtant le toucher ; puis il les suivit, mais ne signa rien. Je demandai à être placé dans sa cellule, la numéro 6. On me refusa : « Puisses-tu périr ici sans jamais rejoindre Schneerson ! » Un ancien commissaire me dit alors : « C’est là que se trouve le Rav qui n’a pas signé. Il est bon qu’il en reste au moins un qui ne se courbe pas devant ces bourreaux. Vraiment, c’est un grand homme ! » »
Un professeur non juif confia plus tard à la Rabbanit ‘Hanna : « Je n’oublierai jamais cet homme, son savoir prodigieux et sa rare force de caractère. Nous étions quatre dans la même cellule, et nous trois avons tenu grâce à ses encouragements, malgré d’atroces souffrances. Un jour, ordre fut donné à tous de raser leur barbe ; plusieurs, dont des Juifs et des Rabbanim, tentèrent en vain de s’y opposer. Quand vint son tour, il se dressa comme un roc et s’écria : « Ma barbe, jamais vous n’y toucherez ! » La force de ses paroles les effraya tant qu’ils abandonnèrent. Il fut le seul à conserver sa barbe, ce que beaucoup lui envièrent. »
Cinq mois plus tard, en Elloul 5699 (1939), il fut ramené à Dniepropetrovsk, et la Rabbanit ‘Hanna put enfin lui faire parvenir de la nourriture. On perquisitionna de nouveau son domicile un jour de Chabbat, à la recherche de preuves accablantes, puis on convoqua la Rabbanit pour l’interroger sur les activités de son mari et ses liens avec son fils. Malgré les menaces, on n’obtint rien : à chaque question sur telle réunion communautaire, le Rav semblait avoir tout oublié, ne citant que des personnes déjà disparues ou ayant quitté le pays. L’interrogateur ne put jamais établir le caractère antisoviétique des rassemblements secrets de Moscou, Kiev ou Leningrad, tant le Rav répondait à chaque question avec une intelligence déconcertante.
Une visite médicale, avant son retour, révéla de graves problèmes de santé. Les autorités changèrent alors de tactique : elles emprisonnèrent trois notables de la communauté afin d’obtenir des révélations contre le Rav. N’en tirant rien, elles exigèrent qu’ils signent l’inculpation ; devant leur refus, elles les torturèrent abominablement durant dix semaines pour arracher les signatures voulues.
Le verdict
Rav Lévi Its’hak fut inculpé en même temps que ces trois personnalités. On les accusa d’appartenir à un mouvement clandestin juif antisoviétique, d’avoir tenu des réunions secrètes chez Schneerson, d’y avoir collecté des fonds au profit des familles de prisonniers, géré des caisses non déclarées, diffusé une propagande antisoviétique et diffamé le gouvernement, tout en maintenant, par l’intermédiaire de leur chef Schneerson, des liens avec des communautés à l’étranger.
Le verdict le condamna à cinq ans d’exil dans la ville de Tchiali, au Kazakhstan, au fin fond de l’Asie, en tant qu’« homme dangereux pour la société ». Quand on l’apprit à la Rabbanit ‘Hanna, elle plaida en vain que son mari avait déjà soixante-dix ans selon leurs papiers. On lui répondit que le lieu était convenable, qu’il conserverait sa citoyenneté et ne changerait que de résidence, et qu’elle pourrait le revoir une dernière fois avant son départ. Cette entrevue à travers les barreaux, la première depuis l’arrestation, mêla la joie des retrouvailles à la douleur : elle eut peine à reconnaître, tant sa santé s’était dégradée, celui qu’elle avait quitté. Avant leur séparation, sous l’œil d’un surveillant, Rav Lévi Its’hak lui demanda pardon, craignant que ses forces ne lui permettent pas de survivre à un si long voyage.
Transféré à ‘Harkov, où il revit une fois encore la Rabbanit, il entama le trajet éprouvant qui, un mois durant, le mena jusqu’à Alma-Ata, capitale du Kazakhstan. Comme il le raconta lui-même, le plus dur fut le manque d’eau pour la Netilat Yadaïm : onze jours durant, les prisonniers en furent privés, l’eau potable elle-même étant rationnée. Scrupuleux sur chaque détail de la loi, il utilisa néanmoins pour ses ablutions ce peu d’eau qu’il obtenait, cédant même sa maigre ration de nourriture au soldat en échange d’un supplément d’eau. Ils atteignirent Alma-Ata le 15 Chevat 5700 (1940). Un ‘hassid détenu raconte l’avoir vu, suivi de soldats et de chiens féroces, s’effondrer d’épuisement ; les soldats le frappèrent alors sauvagement et lâchèrent leurs bêtes, qui le mordirent et déchirèrent ses vêtements jusqu’à ce qu’il se relevât et reprît sa marche, à bout de forces.
L’exil à Tchiali
La ville de Tchiali est, pour beaucoup, synonyme d’effroi. Perdue à l’est de l’Asie centrale, longtemps ignorée du monde, sa terre est un mélange de poussière et d’eau qui jamais ne sèche, où le pied s’enfonce et peine à se dégager. Les moustiques envahissent l’air et poursuivent l’homme partout, au-dehors comme dans les maisons, jusque dans les ustensiles et la nourriture. Les demeures de mortier et de ciment protègent mal de la chaleur, de la grêle, de la neige et du vent qui siffle tout le jour, et le soleil brûlant de l’été exhale une odeur fétide, source d’épidémies mortelles.
C’est là que Rav Lévi Its’hak fut exilé, le 19 Chevat 5700 (1940), accueilli par les ténèbres et la tempête. Aucun signe de vie au-dehors. Il n’avait pour compagnon qu’un ami juif, exilé en même temps que lui. Apprenant qu’un Juif résidait dans les environs, ils rassemblèrent leurs dernières forces pour gagner sa maison, mais celui-ci leur refusa l’hospitalité. Ils aperçurent enfin une lumière au loin et trouvèrent un logis pour la nuit ; le propriétaire ne leur concéda qu’un coin de cuisine, un drap étendu sur le sol humide, et le froid les transperça au point qu’ils ne fermèrent pas l’œil. Au matin, les propriétaires jugèrent qu’ils ne pouvaient accueillir deux hommes et tirèrent au sort celui qui resterait : le sort désigna Rav Lévi Its’hak. Il plaida pour son ami, sans succès. Ayant enfin un refuge, il télégraphia aussitôt à la Rabbanit ‘Hanna pour réclamer l’essentiel : son Talit, ses Téfilines, des livres et un peu de nourriture. Trois semaines plus tard lui parvint un premier colis contenant son Talit et ses Téfilines, qu’il n’avait plus revus depuis un an. La Rabbanit rapporta qu’il en éprouva une joie qu’aucun mot ne pouvait traduire.
Après Pourim, la Rabbanit ‘Hanna résolut de rejoindre son mari. Elle se rendit à Moscou et, malgré les difficultés, emporta des Matsot, du vin pour Pessa’h, des provisions et un livre de Tehilim. Elle y multiplia les démarches pour obtenir sa libération, en vain. Le voyage jusqu’à Tchiali durait plus de cinq jours ; elle offrit un présent conséquent à un responsable pour se prémunir de tout danger. À l’arrivée, son mari vint l’accueillir : elle put à peine soutenir son regard et retint difficilement ses larmes.
De la vie qu’ils menaient dans cette ville perdue, la Rabbanit ‘Hanna a laissé ce récit : « Notre chambre se trouvait chez un Tartare. Pour y accéder, il fallait traverser une antichambre humide et boueuse, où les moustiques obscurcissaient la lumière, puis la salle à manger des propriétaires. Pour boire un peu d’eau, il fallait attendre qu’elle se décante du sable qu’elle contenait, et l’eau, en général, était difficile à obtenir. La nuit, un maigre chandelier éclairait la pièce ; la chaleur d’été était insupportable, et des myriades de moustiques nous piquaient dans notre sommeil. Notre seule défense était de boucher toutes les fentes de la chambre. Un vêtement laissé le soir devenait méconnaissable au matin, tant ces bêtes le couvraient de points noirs. Ainsi allait la vie, et nous n’avions d’autre choix que de nous y accoutumer.
Vint le mois de Nissan. Les tracas quotidiens s’effacèrent devant un souci plus grave : tout était ‘Hamets, la maison comme les ustensiles ; où trouver de la nourriture cachère pour Pessa’h ? Nos hôtes étant attachés à leur religion, nous tentâmes de les sensibiliser à la cacherout ; mais, déjà irrités par notre usage de l’eau, ils nous ordonnèrent sans réfléchir de quitter aussitôt la maison. La situation devenait critique : comment retrouver un toit deux semaines avant la fête ? Une habitante accepta enfin, contre cinquante roubles par mois, de nous céder une pièce à entrée séparée, avec un sol en bois, une merveille. Le seul inconvénient tenait à ses enfants, de véritables voyous ; le voisinage nous en dissuada, mais, faute d’alternative, nous acceptâmes. Pour les ustensiles et la nourriture, je me rendis à une heure de route, dans un lieu où un groupe de Juifs pratiquants de Kiev avaient été exilés et vivaient ensemble, parmi lesquels un Rav et un Cho’het. J’y restai deux jours et parvins à obtenir un grand ustensile neuf ; je commandai aussi de la viande et du poisson, à livrer seulement la veille de Pessa’h.
Le soir de la fête, nous avions un invité. Nous nous assîmes ensemble pour le Séder, tandis que, derrière la fenêtre, les enfants raillaient sans relâche chacun de nos gestes. Leurs moqueries ne nous atteignirent pas : le Séder se déroula selon la loi, la Hagada lue à voix haute et chantée, toutes les étapes accomplies. En songeant à Pessa’h de l’année précédente, derrière les barreaux, nous ressentions malgré tout la joie de la fête. Le Séder se prolongea tard dans la nuit ; il serait difficile d’appeler repas ce que nous mangeâmes alors, car la viande et le poisson commandés au Cho’het avaient entièrement tourné durant le transport. »
Durant l’été, le 1er Elloul 5700 (1940), Rav Lévi Its’hak adressa au dirigeant du N.K.V.D. une lettre dénonçant la conduite de son interrogatoire et réclamant la révision de son dossier. Sa demande fut rejetée. Peu après, la Rabbanit ‘Hanna décida de rentrer chez elle, pour pouvoir lui envoyer régulièrement des colis, ne pas laisser trop longtemps sa maison vide et alléger les soucis liés à sa subsistance. Auparavant, elle se rendit à Kzyl-Orda, aux bureaux du N.K.V.D., pour demander le transfert de son mari dans cette ville en raison de son état, car il portait déjà la tumeur qui devait l’emporter ; douze jours de démarches restèrent sans résultat. Avant de partir, elle pria un Juif de demeurer auprès de lui. Peu à peu, des Juifs ayant fui devant les nazis, dont certains l’avaient connu, vinrent lui demander conseil et profiter de son enseignement ; lorsqu’on sut, à Kzyl-Orda, qu’il se trouvait à Tchiali, plusieurs lui rendirent de fréquentes visites, passant avec lui de longues nuits à étudier la Torah et la ‘Hassidout.
La délivrance
La libération de Rav Lévi Its’hak fut essentiellement l’œuvre des frères Hirshel et Mendel Rabinovitch. Dès sa démobilisation, Mendel résolut de tout tenter pour l’arracher à l’exil, d’autant qu’une rumeur, tenue d’une source sûre, une femme juive juge pour le gouvernement, annonçait qu’aucun prisonnier ne serait relâché avant la fin de la guerre. Il fallait donc agir vite. Les obstacles étaient considérables : obtenir d’abord un certificat attestant que le prisonnier avait purgé toute sa peine ; réunir des sommes immenses, car sans corruption aucune signature ne s’obtenait ; faire parvenir ces documents à Rav Lévi Its’hak, au risque, en cas de fouille, de mettre en danger celui qui les transporterait, ce qui exigeait un homme à la fois discret et courageux ; obtenir enfin l’autorisation de résider dans une autre ville, laquelle supposait qu’une fille du prisonnier s’engageât à le recevoir et à l’entretenir, alors que Rav Lévi Its’hak n’en avait pas et qu’il était trop périlleux de forger de faux papiers.
Après la collecte de fortes sommes et de nombreuses démarches, le Rav Hirshel Rabinovitch obtint le certificat de sortie signé des autorités, tandis que son épouse signait l’engagement d’accueil requis. Restait à remettre les documents. Ce fut Bat-Chéva, fille du Rav Eliahou ‘Haïm Althaus, ami proche du Rav, qui accomplit cette mission délicate. Elle arriva à Tchiali avant Pessa’h ; à la demande de Rav Lévi Its’hak, qui craignait de manquer de Matsa Chmoura s’ils fuyaient aussitôt, ils demeurèrent pour les premiers jours de la fête. C’est durant ‘Hol Hamoëd que Rav Lévi Its’hak, la Rabbanit ‘Hanna et Bat-Chéva quittèrent Tchiali pour n’y jamais revenir.
Le jeudi 27 Nissan 5704 (20 avril 1944), Rav Lévi Its’hak arriva à Alma-Ata. La Rabbanit ‘Hanna raconte : « On lui réserva un accueil très chaleureux, et aussitôt affluèrent des ‘hassidim et des amis, au premier rang desquels les frères Rabinovitch. Il serait difficile de décrire la joie profonde d’accueillir dans leur ville une telle personnalité, après une si longue attente ; beaucoup avaient les larmes aux yeux. » On lui loua d’abord une maison hors de la ville, puis, avant Chavouot, une demeure fixe. Des centaines de Juifs, pour la plupart réfugiés de la guerre, s’y trouvaient ; chaque jour s’y tenaient les prières de Cha’harit, Min’ha et Arvit. En peu de temps, sa maison devint un refuge pour tous, jeunes et vieux, femmes et enfants, ouverte du matin jusqu’aux heures tardives de la nuit. Les jeunes s’asseyaient sur l’herbe de la cour et buvaient ses paroles, repartant réconfortés et spirituellement comblés.
Son influence gagnait chaque jour de nouveaux cœurs. De jeunes Juifs de Leningrad, qui n’avaient connu depuis leur naissance que l’éducation communiste, lui rendaient visite en cachette et changeaient rapidement de vie, exigeant de leur mère une nourriture cachère, au prix de graves conflits familiaux et des difficultés propres à un territoire antireligieux. Ainsi sa maison devint-elle un véritable centre spirituel, un phare vers lequel tous convergeaient, surtout lors des fêtes, pour se renforcer dans l’atmosphère oppressante du temps. Un voisin, intellectuel qui se vantait, à cinquante-deux ans, de ne pas connaître une seule lettre d’hébreu et se moquait des fidèles du Rav, finit lui-même par le fréquenter et par réduire ses heures de travail pour s’entretenir avec lui.
À Chavouot, Rav Lévi Its’hak prononça à la synagogue un discours enflammé sur la nécessité de raffermir la foi, l’observance de la Torah et des Mitsvot, exhortant chacun à ignorer ceux qui tentaient d’y faire obstacle. L’assemblée demeura muette, stupéfaite d’entendre pareilles paroles d’un Rav en Union soviétique, avant que la crainte ne la saisît, car chacun savait qu’un délateur pouvait se cacher jusque dans un lieu saint. De fait, quelques jours plus tard, les autorités convoquèrent plusieurs fidèles pour interrogatoire et firent irruption chez le Rav ; le trouver cloué au lit ne les dissuada pas de revenir. Ces visites répétées laissèrent la peur dans la maison. Pourtant, après cinq années d’exil et de souffrances, Rav Lévi Its’hak poursuivit son œuvre sans faiblir. Sa parole tranchante sur la fidélité à la Torah et aux Mitsvot gardait la même ferveur qu’avant son arrestation, comme si rien, à ses yeux, n’avait changé pour le Judaïsme. En cela résidait son caractère unique : là où tant d’hommes revenaient d’exil brisés de corps et d’âme, n’osant plus même penser contre le régime, lui ne cessa jamais, en secret comme au grand jour, de renforcer la Torah, tel un roc inébranlable dont les paroles jaillies du cœur touchaient tous ceux qui l’approchaient.
La fin de sa vie
Malgré une force d’âme extraordinaire, sa santé déclinait. La tumeur qu’il portait depuis longtemps gagnait tout son organisme, et ses souffrances croissaient de jour en jour. L’un des derniers Chabbat de sa vie, une vingtaine de personnes se réunirent autour de lui. Ses douleurs étaient telles qu’il ne pouvait supporter aucun vêtement sur son corps ; il ne portait que son habit extérieur et, dans sa grande modestie, les pria de l’excuser en disant en souriant : « On a ce que l’on mérite. » Des heures durant, les paroles de Torah coulèrent de sa bouche comme autrefois ; son visage avait changé, mais nul n’entendait une voix brisée, car l’étude lui insufflait une force qu’il eût perdue en s’interrompant.
Un médecin le suivait de près, secondé par deux confrères réputés. Ne constatant aucune amélioration, ils firent venir un professeur célèbre de Leningrad, qui établit aussitôt le diagnostic et localisa précisément la tumeur. À son visage se lisait la vérité. Le Rav lui confia tout ce qu’il avait enduré ces dernières années, et le professeur déclara n’avoir jamais, de toute sa carrière, rencontré une telle personnalité. Ses disciples firent tout pour l’assister. Les derniers jours, il était très affaibli : « Vois-tu, dit-il à un ami, il ne me reste que la peau et les os ; je ne ressens même plus le goût de la nourriture. »
Sur son dernier jour, un ‘hassid présent témoigne : « Dans la nuit du mardi, ses lèvres murmuraient sans cesse, mais sans laisser entendre aucune voix. Soudain, il ouvrit les yeux et dit : « Il faut se préparer à passer dans un autre monde. » Ce furent ses dernières paroles articulées de la journée. Le lendemain, le 20 Av 5704 (1944), son état s’aggrava. Le matin, ses lèvres murmuraient sans relâche, ses douleurs étaient insupportables, et plusieurs fois il fit signe qu’on le changeât de position. Rav Hirshel Rabinovitch, penché près du lit, tendit l’oreille et saisit quelques mots soupirés : « Ses pas échappèrent au regard… les talons du Machia’h. » Dans la soirée, un violent malaise le saisit ; le médecin prescrivit des remèdes qu’il eut à peine le temps d’absorber. Ceux qui l’entouraient récitèrent le Chema et les prières du départ de l’âme. » Dans l’heure qui suivit, l’âme de ce Tsadik quitta son corps pur pour rejoindre sa source divine. Il fut enterré au cimetière juif d’Alma-Ata.
Le Rabbi dira plus tard de son père qu’il n’avait pas seulement risqué sa vie pour le Judaïsme : il en avait fait don..
















