À l’occasion du Yortsaït de Rav Binyamin Gorodetsky, fondé de pouvoir du Rabbi pour l’Europe, Israël et l’Afrique du Nord, le Bureau Loubavitch Européen présente un article inédit. Publié dans The Jewish Forum en décembre 1953, ce reportage rappelle son action désintéressée au service du judaïsme d’après-guerre. Il salue le dévouement et l’efficacité d’un homme qui, loin des projecteurs, replanta les graines de l’éducation juive de Paris jusqu’au Maroc.

 

 

 

Par Charles Raddock

 

Un projet social sans équivalent

C’est une initiative pratiquement unique dans l’histoire juive. Un groupe étrange d’âmes humbles et dévouées, celles que j’ai découvertes à l’étranger, un groupe calme et discret de missionnaires juifs, est engagé sans fanfare dans un projet social singulier et de portée mondiale, avec Paris pour centre d’activités. Ce projet s’étend en longueur et en largeur, de la France à l’Espagne, de l’Afrique du Nord à l’Australie.

C’est absolument sans précédent, à l’exception peut-être de ces premières missions que menaient, en dehors de leurs heures d’étude si l’on peut dire, les disciples de Rabbi Israël Baal Chem Tov il y a près de trois siècles, et en particulier le courageux Rabbi Chnéour Zalman de Liadi, fondateur du mouvement Habad-Loubavitch.

L’écho d’une épopée vieille de trois siècles

À cette époque, nous raconte l’histoire juive, l’infatigable apôtre de Liadi interrompit ses travaux d’érudition, quitta soudain sa tour d’ivoire pour sillonner les steppes de Russie et rejoindre des centaines de réfugiés venus de la terrible Pologne. Il leur donna vêtements et logement, éduqua leurs enfants et alluma la flamme brillante du ‘Hassidisme dans leurs cœurs troublés. Cette scène, telle que j’en ai été témoin à l’étranger, se rejoue aujourd’hui à Paris, Madrid, Barcelone, Casablanca et Melbourne, cette fois par les partisans du successeur du Rabbi de Liadi, sept générations plus tard. Leurs succès sont si extraordinaires qu’à mon retour en Amérique, j’ai été stupéfait de n’en trouver aucune mention dans la presse juive.

Une œuvre méconnue à l’œuvre depuis 1946

Presque inconnus du public juif américain, ces missionnaires volontaires accomplissent leur travail social sacré depuis 1946, comme je devais le découvrir plus tard. Lorsque j’ai visité leur petit bureau qui ne paie pas de mine à Paris, que j’ai grimpé les escaliers mal éclairés du quartier juif, quand je les ai entendus évoquer calmement leurs futures conquêtes géographiques, mon imagination s’est éveillée. Ils accomplissent tant avec si peu de moyens. Je me suis demandé : imaginez ce que ces travailleurs sociaux si dévoués pourraient réaliser s’ils disposaient de toutes les facilités dont regorgent les agences américaines.

Des entreprises humanitaires de cette nature ne sont pas nouvelles dans la vie juive, surtout depuis le début de la catastrophe européenne qui a submergé notre peuple. Ce qui rend pourtant leur dévouement unique, c’est le but éducatif qui guide leur mission sociale.

Une mission tournée vers les siens

Comme on le sait, les Juifs n’ont jamais cherché à faire du prosélytisme parmi les non-Juifs. De fait, nous avons toujours découragé les candidats non juifs désireux d’entrer dans l’Alliance d’Abraham. Contrairement aux Chrétiens ou aux Mahométans du Moyen Âge, nous n’avons jamais imposé nos convictions religieuses aux masses, et nous n’avons certainement jamais tenté, même aux époques où nous jouissions de l’autorité ou de la liberté de mouvement, de convaincre des incroyants d’adopter le judaïsme, de gré ou par le truchement de missionnaires. Cette interdiction, bien sûr, ne s’est jamais appliquée à notre propre peuple lorsqu’il se dispersait au fil des siècles cruels. Nous avons toujours tenu pour une responsabilité individuelle et collective le fait de ramener au bercail les brebis égarées. Aucune loi de notre religion n’interdit les activités missionnaires parmi les nôtres.

Un zèle à la mesure de notre époque

Nul ne peut nier que s’il a jamais existé une période de notre histoire ayant eu besoin d’un zèle missionnaire à l’échelle mondiale, c’est bien la nôtre. Notre peuple s’est éloigné du droit chemin comme jamais auparavant, car le judaïsme est devenu le pantin inarticulé, victime de la mauvaise interprétation, de la distorsion et du commercialisme. Le judaïsme de bon sens est pratiquement absent, sinon éteint, parmi des Juifs de bonne foi, mal guidés et innocents. L’enseignement que nous avons tenté de transmettre de loin en loin est demeuré, semble-t-il, infructueux. Nous avons apparemment élevé aux États-Unis une génération d’intellectuels qui tiennent un roman de Cholom Alé’hem, de Péretz ou de Mendele Mo’her Sforim pour l’œuvre par excellence du judaïsme ; ou bien des « Histoires de la Bible » rédigées par un non-Juif pour la quintessence de la « culture juive » ; ou encore les considérations pseudo-christiques de Martin Buber pour « la philosophie juive ». Telles étaient mes réflexions en observant à l’œuvre ces volontaires alertes et bénévoles, de l’Europe jusqu’au Maroc.

De Brunoy à Marrakech, une moisson de réussites

Leur esprit spontané de dévouement est contagieux. Leurs succès sont indéniables à l’échelle mondiale, et leurs initiatives vont d’un programme européen à un projet nord-africain, d’une académie talmudique à Brunoy à une école agricole en Catalogne, d’un centre éducatif pour les enfants de tisseurs de tapis juifs à Marrakech à une école juive élémentaire pour filles sur la Rive gauche de Paris. Plus remarquables encore sont les réalisations des partisans du mouvement Habad-Loubavitch auprès des jeunes universitaires de la Sorbonne, de l’Université de Madrid, de celle de Barcelone, de l’Université de Kairouan de Fès et d’ailleurs.

Sous la direction de Rav Gorodetsky

Sous la direction de Rav Binyamin Gorodetsky, directeur Habad de ce programme européen et africain, le judaïsme a repris un nouveau pari sur l’avenir dans ces régions du monde jusque-là négligées. S’il existe aujourd’hui la moindre trace de judaïsme créatif en France, on peut l’attribuer à l’activité, loin des projecteurs, du Rav à la barbe rousse, Rav Gorodetsky, guidé par Rabbi Mena’hem M. Schneersohn, le Rabbi de Loubavitch. Comme me l’a précisé le Dr Nissan Mindel, éditeur des publications anglaises du mouvement Loubavitch, ce programme international fut lancé à la fin de la Seconde Guerre mondiale par le regretté Rabbi Yossef-Its’hak, prédécesseur de l’actuel chef spirituel du mouvement Habad, déjà devenu une légende de son vivant.

La question des moyens

Lorsque j’ai posé des questions à propos de l’argent, Rav Gorodetsky et le Dr Mindel m’ont appris que le travail spirituel et humanitaire des travailleurs sociaux de Habad aurait été pratiquement impossible sans l’aide accordée à Loubavitch par l’American Joint Distribution Committee. Des amis en poste au siège européen de l’AJDC à Paris me l’ont confirmé. L’aide de ce comité va des abris pour les indigents jusqu’à des subsides qui, sans couvrir apparemment l’ensemble du budget de Habad, permettent néanmoins aux volontaires de poursuivre leur œuvre sociale. Voilà pour le côté pratique. Qu’en est-il de la méthode et de la philosophie qui la sous-tend ?

La méthode d’un pionnier

J’étais naturellement curieux de savoir comment Rav Gorodetsky et ses partisans s’y prennent pour établir une tête de pont dans des terrains jusque-là impénétrables, en particulier chez les Juifs sefarad, qui ont toujours regardé les Israélites achkénaz avec méfiance. « Très simple », m’a-t-il répondu avec l’humilité propre aux Loubavitch. Il jette son dévolu sur une ville, sans publicité préalable bien entendu, loue une chambre dans un hôtel de deuxième ou de troisième classe, son budget lui interdisant le premier rang, et ses bagages suivent. Ces bagages consistent en un chargement généreux de médicaments, de livres de prières, de Téfilines, d’Arba Kanfot (Talétim) et d’autres objets de culte ou de soins. Il les distribue gratuitement aux nécessiteux.

De là commence une série de visites exploratoires dans les foyers juifs, avec la coopération du Rav local ou du représentant de l’Alliance israélite, l’équivalent français du Joint. Sceptique au début, l’Alliance comprend vite que ce « missionnaire » ne représente aucun groupe politique et se rallie peu à peu à l’initiative de ce ‘Hassid courageux et entreprenant. Ainsi s’établit progressivement un ‘héder, puis une cuisine cachère gratuite et une clinique en kit. Les parents, souvent d’humbles artisans juifs, apprennent à accorder leur confiance à cet étrange visiteur du monde Habad-Loubavitch, qui ne leur demande rien sinon d’accepter le peu de biens matériels qu’il a à offrir. C’est ainsi qu’il agit presque partout, de la baie de Biscaye jusqu’à l’Afrique du Nord. C’est ainsi qu’il a agi en Espagne il y a deux ans, quand le Généralissime Franco décida pour la première fois d’autoriser l’exercice public du culte juif. D’autres ont depuis prétendu que la situation avait évolué grâce à leurs propres efforts ; j’ai pourtant de bonnes raisons de savoir que c’est Habad-Loubavitch, par l’entremise de Rav Gorodetsky, qui a rouvert l’Espagne au judaïsme traditionnel après tant de siècles. J’en veux pour preuve ce que j’ai moi-même constaté il y a deux ans, lors d’une escale à Barcelone sur la route d’Israël.

Les safaris spirituels d’un homme seul

Si de tels safaris spirituels vous semblent romantiques, essayez de vous imaginer à quatre mille kilomètres de chez vous, à Madrid ou à Alger, marchant dans les rues assommées par le soleil d’un après-midi subtropical, tandis que des tisseurs de laine musulmans vous observent d’un côté de la rue en se demandant si vous êtes un « sioniste », et que des tanneurs juifs sefarad vous jaugent d’un air soupçonneux de l’autre. Notez que Rav Gorodetsky revient de loin, ayant déjà accompli des tâches bien plus rudes, année après année, depuis 1946, lorsque le précédent Rabbi de Loubavitch, de mémoire bénie, le désigna comme pionnier de cette grande mission de renaissance spirituelle en des lieux reculés, si loin de toute civilisation juive. J’ajouterai que Rav Gorodetsky, tel le « Juif errant » proverbial, ne voit sa famille qu’une fois l’an, sa femme et ses enfants vivant à New York dans des conditions modestes.

Je pourrais rapporter encore quelques épisodes dramatiques qu’il m’a décrits ; ce sera peut-être pour plus tard. Sans jamais se mettre en avant, ce pionnier voyageur attribue tout le mérite à son maître, l’actuel Rabbi de Loubavitch, qui valide chaque activité future et fixe les itinéraires et les stratégies de tous les projets, sur les territoires européens comme sefarad.

La philosophie du Rabbi

Le Rabbi de Loubavitch mériterait, bien sûr, un article à lui seul. Pour l’heure, je me contente de rapporter ce qu’il m’a confié quant à la philosophie qui inspire les programmes sociaux de Habad. C’est un homme remarquable, extraordinairement organisé au sens le plus moderne du terme : diplômé de la Sorbonne, polyglotte, profondément versé dans les sciences physiques et la philosophie profane. Voici ce qu’il m’a dit, en anglais, et je le cite mot pour mot.

« L’essentiel de l’attitude et de la manière d’agir de Loubavitch n’est pas de se contenter d’une tactique de défense. Il ne faut pas attendre qu’une position juive soit attaquée pour voler à son secours. Telle a été l’attitude erronée du judaïsme orthodoxe américain, comme de certains Juifs européens. L’attitude juste consiste à employer des méthodes offensives et préventives, en diffusant le plus largement possible les idéaux de l’orthodoxie classique. La conséquence logique en est que nous ne pouvons nous contenter de nous occuper des nôtres et de notre cercle immédiat : la promotion d’un judaïsme véritablement orthodoxe doit toucher toutes les strates du peuple juif.

« De plus, poursuivit le Rabbi, il est empiriquement établi qu’en matière de Torah et de Mitsvot, tous les Juifs, si éloignés soient-ils, réagissent en général de façon positive. Tel sera davantage attiré par telle Mitsva ou telle idée, tel autre par une autre. Tout tient à la façon de présenter ou d’expliquer. Mais lorsque l’approche est juste, aucun Juif ne reste sans réaction, car aucun Juif n’est totalement vidé de toute trace de judaïsme. »

Après avoir développé sa théorie selon les lignes idéologiques de la philosophie Habad, le Rabbi reprit sur un ton plus léger : « Même quand un Juif ne réagit pas vraiment à ce traitement et que le succès n’est que partiel, chaque effort est amplement justifié. Cette doctrine a été formulée par le Baal Chem Tov, et souvent répétée par mon beau-père de mémoire bénie : une Nechama, une âme, descend ici-bas pour soixante-dix ou quatre-vingts ans, parfois dans le seul but de rendre un unique service à un Juif, dans le domaine matériel ou spirituel. »

Bâtir une nouvelle génération

En résumé, bien que Habad soit essentiellement un mouvement ‘hassidique, son programme social met l’accent sur le judaïsme dans son ensemble. Loubavitch ne s’aventure pas seulement pour faire du prosélytisme en sa propre faveur. Son intention est de présenter le judaïsme élémentaire à chacun, en particulier à ceux qui n’y ont jamais été initiés et qui ont été privés des formes les plus simples de la connaissance. Nul ne saurait contester le bien-fondé d’une telle approche, et il n’est pas besoin d’être ‘Hassid pour l’approuver sans réserve. Voilà pourquoi Loubavitch a conquis le cœur des illettrés comme celui des intellectuels, de Paris jusqu’au Maroc. Le mouvement n’a pas confiné sa mission historique à une élite. Là où d’autres dynasties ‘hassidiques hibernent dans un milieu hermétiquement clos, à l’abri de tout, comme le Rabbi de Satmar, Habad n’a jamais repoussé de nouveaux venus marqués par les idées et les mœurs modernes. Aucun Juif n’est étranger à Habad, si loin qu’il ait pu s’égarer. Même les Juifs sefarad de Meknès, de Barcelone ou de Zaviat-Sidi-Rahal, qui regardent les Juifs achkénaz avec suspicion, se trouvent en lien avec Loubavitch. Cela explique le succès de ses missionnaires, où qu’ils s’aventurent en territoire vierge, envoyés par le Rabbi de Loubavitch.

Il n’y a là aucun doute : Habad est en train de bâtir une nouvelle génération de Juifs, hommes et femmes, dynamiques, riches de savoir, inspirés par la Torah. Ils combleront le fossé entre l’Est et l’Ouest et, comme jamais peut-être, uniront sur le plan spirituel les restes dispersés d’Israël. Aussi, quand vous vous trouverez à l’étranger, quelque part entre la rivière Yerres dans la banlieue parisienne, les abords du Sahara ou la mélancolique Catalogne, et que vous apercevrez un Juif barbu se hâtant vers quelque mission mystérieuse, vous pourrez être certain qu’il s’agit d’un émissaire du Rabbi de Loubavitch, apportant du réconfort aux enfants éloignés d’Israël.

Une Ye’hidout filmée, document rare

Une vidéo très rare montre comment se déroulait une Ye’hidout avec Rav Binyamin Gorodetsky. Alors que ces entrevues se tenaient d’ordinaire dans le bureau du Rabbi, la caméra a saisi cet instant particulier dans la grande synagogue du 770. Après avoir reçu de nombreux visiteurs en Ye’hidout Klalit, l’entrevue générale, le Rabbi s’entretint avec Rav Gorodetsky durant quarante-cinq minutes. La conversation portait sur les très nombreuses tâches dont Rav Gorodetsky s’acquittait au nom du Rabbi. On y remarque des gestes des mains singuliers, rares, que l’on n’avait pas coutume de voir chez le Rabbi lorsqu’il s’exprimait en public.