Il n’a presque rien écrit de sa main, et pourtant nul n’a marqué la pensée juive avec autant de force. En moins de trois années passées à Safed, Rabbi Its’hak Louria, le saint Ari, a donné à la Kabbale un langage nouveau qui irrigue jusqu’à aujourd’hui l’étude de la ‘Hassidout. Retour sur la vie brève et fulgurante d’un maître que ses contemporains vénéraient comme un saint.
On le connaît sous le nom de Ari, acrostiche de « Elohi (le divin) Rabbi Its’hak » ou « Achkenazi Rabbi Its’hak ». Mais Ari signifie aussi « lion » en hébreu, d’où les appellations Ari zal (Ari, que sa mémoire soit une bénédiction) et Ari haKadoch (le saint Ari). Considéré comme le penseur le plus profond du mysticisme juif et le fondateur de l’école kabbalistique de Safed, il fut même identifié par certains Sages au Machia’h ben Yossef.
De Jérusalem à l’Égypte, l’enfance d’un prodige
Rabbi Its’hak Louria naît à Jérusalem en 5294 (1534), d’un père achkénaze venu d’Europe centrale, Rabbi Chlomo, et d’une mère séfarade. Son père s’éteint alors qu’il n’a que huit ans, et sa mère l’emmène en Égypte, auprès de son oncle Mordekhaï Frances, riche négociant du Caire, qui prend en charge son éducation. Le jeune Its’hak étudie d’abord sous la direction du Grand Rabbin d’Égypte, Rabbi David ben Zimra, connu sous l’acronyme de Radbaz, puis de Rabbi Betsalel Achkenazi, auteur de la Chita Mekoubetset. Il s’y révèle un élève exceptionnel, maîtrisant le Talmud très jeune, et subvient à ses besoins par le commerce. À quinze ans, il épouse la fille de son oncle et, à l’abri du besoin, peut se consacrer pleinement à l’étude.
Sept années de solitude au bord du Nil
L’âme profonde et introspective du jeune homme ne se satisfait pas de la seule Halakha. Vers l’âge de vingt-deux ans, il se plonge dans le Zohar, l’ouvrage central de la Kabbale que l’imprimerie vient tout juste de diffuser, et choisit la voie de la retraite. Durant près de sept années, il se retire dans une demeure isolée au bord du Nil, se vouant tout entier à la méditation, au jeûne et à la prière, ne rejoignant sa famille que pour le Chabbat. Même alors, il ne prononçait que le strict nécessaire, et uniquement en hébreu. La tradition rapporte qu’au cours de cette solitude, il reçut la révélation du prophète Eliyahou et pénétra les secrets les plus cachés de la Torah.
L’ascension à Safed et la rencontre avec le Ramak
En 5330 (1570), répondant à un appel intérieur, il monte en Terre sainte. Après un bref séjour à Jérusalem, où sa nouvelle approche rencontre peu d’écho, il s’établit à Safed, devenue le grand foyer de la Kabbale sous l’impulsion de Rabbi Moché Cordovero, le Ramak. Le Ari étudie quelque temps auprès de lui, mais lorsque le Ramak s’éteint, le 23 Tamouz 5330 (1570), la communauté des mystiques de Safed, privée de son maître, se tourne vers le jeune arrivant, qui prend bientôt sa place. Non loin de là repose Rabbi Chimon bar Yo’haï, l’auteur du Zohar, auquel le Ari se sentait lié d’une proximité toute particulière.
Deux cercles de disciples
Autour du Ari se forment rapidement deux cercles. Aux novices, il enseigne les rudiments de la Kabbale ; à un cercle plus restreint d’initiés, il confie ses doctrines secrètes et les intentions profondes de la prière. Le plus illustre de ces initiés est Rabbi ‘Haïm Vital, dont le maître disait que son âme n’avait pas été souillée par la faute d’Adam. Ensemble, guidés selon la tradition par le prophète Eliyahou, ils se recueillaient sur les tombes oubliées des Sages d’autrefois.
La vie sainte à Safed
Le Ari organisa la vie de ses disciples, qui s’établirent dans un quartier retiré de la ville. Le vendredi soir, à l’entrée du Chabbat, il conduisait des processions dans les champs voisins pour y accueillir la reine du Chabbat, puis exposait à ses disciples les développements de sa doctrine. Vêtu de blanc, il revêtait un habit à quatre pans évoquant les quatre lettres du Nom divin. Ses disciples lui prêtaient de nombreux miracles et le vénéraient comme un saint : l’épithète elohi, « divin », qui entre dans son surnom, n’est en réalité attribuée qu’à lui seul dans toute la tradition juive.
Une doctrine née de l’exil et de la souffrance
La pensée du Ari est profondément marquée par les épreuves de son temps. La communauté juive, traumatisée par l’expulsion d’Espagne et les persécutions de l’Inquisition, cherche un sens à ses souffrances. À cette attente, le Ari répond par une vision cohérente et bouleversante : la mort physique n’est qu’une étape, et l’existence de chacun poursuit un but précis. Les fautes des hommes, enseigne-t-il, retardent la venue du Machia’h, tandis qu’un travail de purification peut la hâter, de sorte que le destin du peuple d’Israël se joue dans une œuvre de réparation. Sa doctrine entrevoit ainsi la fin des souffrances d’Israël, ce qui explique le succès foudroyant de ses thèses et la vitesse à laquelle elles se répandirent.
Les trois piliers de la pensée lourianique
Trois concepts majeurs structurent sa doctrine. Le Tsimtsoum, ou contraction : D.ieu se retire d’une part du monde pour laisser place à un vide, où un rayon de lumière viendra alimenter dix réceptacles, les Sefirot, sources de toute vie et de toute création. La Chevirat haKelim, ou brisure des vases : à cette création parfaite fut ajouté un rayon appelé « homme primordial », que les réceptacles de la lumière divine, trop intense, ne purent contenir ; ils se brisèrent alors, libérant des étincelles dispersées à travers le monde. Enfin le Tikoun, la réparation : il revient à l’homme de faire le tri en lui-même, de rassembler ces étincelles et de restaurer l’harmonie brisée. Chaque commandement de la Torah devient ainsi un acte de réparation cosmique, conférant à la moindre Mitsva une portée insoupçonnée.
Une œuvre transmise par ses disciples
Le Ari lui-même n’a pratiquement rien écrit, hormis quelques poèmes en araméen. Toute sa doctrine nous est parvenue par la plume de ses disciples, au premier rang desquels Rabbi ‘Haïm Vital, qui consigna et ordonna l’enseignement de son maître, ainsi que Rabbi Yossef Ibn Taboul. De ces notes naquirent les grands recueils de la Kabbale lourianique, au premier chef l’Etz ‘Haïm (l’Arbre de Vie) et les Chemonah Chéarim (les Huit Portes), parmi lesquelles le Cha’ar haGilgoulim, consacré à la transmigration des âmes. Longtemps, ces manuscrits circulèrent sous le sceau du secret, chaque disciple s’engageant à n’en laisser sortir aucune copie, avant que l’œuvre ne se répande dans toute la diaspora, du Moyen-Orient à l’Europe.
Les chants du Chabbat
Parmi les rares textes issus directement du Ari figurent les hymnes qu’il composa pour la table du Chabbat, et où son nom se devine en acrostiche. Azamer Bichva’hin accompagne le repas du vendredi soir, Asader Lisouata celui du jour, et Bnei Heikhala la troisième réunion, la Seouda Chlichit. Chantés jusque dans les foyers Loubavitch, ces piyoutim perpétuent, semaine après semaine, la présence du maître de Safed.
Du Ari au Baal Chem Tov, les racines de la ‘Hassidout
L’influence du Ari déborde largement le cercle des kabbalistes. Deux siècles plus tard, le Baal Chem Tov fonde le mouvement ‘hassidique en s’appuyant précisément sur la Kabbale lourianique, dont il rend les trésors accessibles au Juif le plus simple, à travers l’amour de D.ieu, l’amour du prochain et la ferveur de la prière. La ‘Hassidout enseigne d’ailleurs que la voie du Ari, celle du monde du Tikoun, représente le degré ultime de la vérité kabbalistique, là où les maîtres qui l’ont précédé, tel le Ramak, s’en tenaient encore aux mondes antérieurs. À Safed, la proximité des tombes du Ari et de Rabbi Yossef Karo, auteur du Choul’han Aroukh, symbolise cette union parfaite entre la Torah révélée et sa dimension cachée.
Le Ari s’éteignit à Safed le 5 du mois de Mena’hem Av 5332 (1572), à trente-huit ans à peine, emporté par une épidémie, et fut inhumé dans l’ancien cimetière de la ville, où sa tombe demeure aujourd’hui encore un lieu de pèlerinage. Ainsi, quatre siècles et demi après sa disparition, la lumière du lion de Safed continue d’éclairer l’étude et la prière du peuple juif.
















