À l’approche de Ticha BeAv, jour le plus sombre du calendrier juif qui commémore la destruction des deux Temples de Jérusalem, une question essentielle s’impose : comment traverser le deuil, l’épreuve et l’obscurité sans céder au désespoir ? Dans cet enseignement, le Rav Yossi Amar explore le sens profond de cette journée et la manière dont les maîtres de la tradition ont affronté la souffrance. Il en dégage une vérité lumineuse : la destruction porte déjà en elle le germe de la délivrance.
Deuil privé et deuil collectif : la lettre du Rabbi à Ariel Sharon
Lorsqu’un proche disparaît, la tradition juive adresse aux endeuillés cette formule de consolation : « Que D.ieu vous console parmi les endeuillés de Sion et de Jérusalem. » Ces mots, loin d’être une simple politesse, révèlent un lien profond entre la peine intime et la blessure du peuple tout entier.
À la suite du décès tragique du jeune fils d’Ariel Sharon, en 1968, le Rabbi de Loubavitch lui fit parvenir une lettre qui éclaire ce lien indissociable entre le deuil individuel et la ruine de Jérusalem. Le Rabbi y développait trois idées maîtresses.
La première tient à la solidarité du corps collectif : la perte qui frappe une famille n’est jamais isolée, car elle affecte l’ensemble du peuple juif, dont chaque membre demeure relié aux autres. La deuxième concerne l’éternité de l’âme : de même que la sainteté du Temple subsiste malgré la destruction matérielle de ses pierres, le lien avec la Néchama, l’âme du disparu, ne se rompt jamais ; l’enveloppe corporelle s’efface, mais l’âme demeure éternelle. La troisième porte sur la promesse de la reconstruction : le troisième Temple sera édifié par D.ieu de manière indestructible et éternelle. Souhaiter d’être consolé « parmi les endeuillés de Sion » rappelle ainsi que la perte personnelle, à l’image de la destruction du Temple, n’est jamais définitive, et qu’elle débouchera sur la résurrection et les retrouvailles.
Deux visions face à l’adversité : Na’houm Ich Gamzou et Rabbi Akiva
La Guémara met en scène deux attitudes spirituelles pour appréhender les moments d’obscurité, incarnées par deux grandes figures.
Na’houm Ich Gamzou est connu pour sa devise : Gam Zou LeTova, « cela aussi est pour le bien ». Chargé un jour d’apporter au roi un coffre rempli de diamants, il se le fait dérober à l’auberge, où l’on remplace son trésor par de la poussière. Sans se laisser ébranler, il répète : « Cela aussi est pour le bien. » Arrivé devant le roi, la poussière se transforme miraculeusement en une arme qui donne la victoire contre les ennemis de l’empire. Pour Na’houm Ich Gamzou, l’événement n’est jamais mauvais en lui-même : le bien y est déjà présent, immédiatement, même dissimulé sous un masque trompeur.
Rabbi Akiva, lui, enseigne : Kol de’avid Ra’hmana le’tav ‘avid, « tout ce que fait le Miséricordieux, Il le fait pour le bien ». Refusé à l’auberge et contraint de dormir dans la forêt, il voit son âne et son coq dévorés, puis sa bougie éteinte par le vent. Or cette succession d’infortunes le sauve : une bande de brigands attaque le village cette nuit-là, tandis que lui, resté à l’écart et dans l’obscurité, échappe au danger. Rabbi Akiva reconnaît la dureté de l’instant présent, mais conserve la certitude que ce mal apparent conduira à un bien plus grand encore.
Le rire de Rabbi Akiva sur le Mont Scopus
L’un des récits les plus saisissants du Talmud, rapporté dans le traité Makot, montre Rabbi Akiva et les Sages contemplant les ruines du Saint des Saints depuis le Mont Scopus. Tandis que ses compagnons fondent en larmes à la vue d’un renard sortant du lieu le plus sacré, Rabbi Akiva, lui, se met à rire.
Il s’en explique aussitôt. La prophétie, rappelle-t-il, comportait deux volets : l’annonce de la destruction de Jérusalem, d’une part, et celle de sa reconstruction, d’autre part. Tant que la première partie ne s’était pas réalisée, il pouvait douter de l’accomplissement de la seconde ; mais maintenant qu’il a vu la destruction de ses propres yeux, il sait avec une certitude absolue que la reconstruction promise s’accomplira à son tour.
Car pour élever un édifice plus vaste et plus solide, il faut parfois commencer par obtenir un permis de démolir. La destruction n’est pas la fin de l’histoire : elle en est la condition préalable, l’étape obligée qui ouvre la voie au renouveau.
Le secret cabalistique : de la larme au rendez-vous
Le Arizal et Rabbi Levi Its’hak mettent en lumière un enseignement puisé dans le traité Moed Katan. La Torah promet en effet que D.ieu « effacera les larmes de tout visage ». Or la Guématria, la valeur numérique des lettres, dévoile ici un secret. Le mot larme, Dim’a, totalise cent dix-neuf ; le mot fête ou rendez-vous, Moed, en totalise cent vingt. En ajoutant à la larme l’unité du mot lui-même, selon le principe du Im HaKolel, on passe précisément de cent dix-neuf à cent vingt.
Ce calcul révèle une vérité fondamentale : la larme porte déjà en elle le germe de la fête à venir. C’est pourquoi Ticha BeAv, bien qu’il soit un jour de jeûne et de deuil, est qualifié par la tradition de Moed, jour d’assignation et de rendez-vous : c’est en lui, précisément, que naît la lumière du Machia’h.
Une invitation à changer de regard
L’enseignement de Ticha BeAv consiste à déplacer notre regard : ne pas s’arrêter à la douleur de l’instant, mais embrasser la trajectoire tout entière du peuple juif. Chaque épreuve, qu’elle soit individuelle ou collective, porte en elle la promesse d’une élévation et d’une joie futures. Ce qui semble une fin n’est, en vérité, que le commencement voilé d’une reconstruction plus grande.
















