Dans un podcast de Kol ‘Haï Music, le Rav Levi Brook a choisi d’aborder de front un sujet que l’on préfère trop souvent taire : le monde intérieur des enfants « spéciaux », et tout particulièrement des enfants autistes. Son Invité, le Rav Eli Wolf, auteur du recueil « Mes généraux » consacré aux lettres et aux enseignements du Rabbi de Loubavitch sur ces âmes hors du commun, y déploie un regard qui bouleverse les évidences. Là où le monde voit un handicap, le Rabbi voit des « généraux », des soldats d’élite dotés d’un lien avec D.ieu plus élevé que tout ce que l’œil peut percevoir.

 

 

Rav Eli Wolf, est l’auteur d’un ouvrage singulier intitulé « Mes généraux », un leikut, un recueil de lettres et d’enseignements du Rabbi consacrés aux enfants aux besoins particuliers. Le titre lui-même est une invitation à voir le bien enfoui au-dedans. Rav Wolf dirige par ailleurs, en Terre sainte, l’antenne d’une belle organisation, « Les enfants des Chlou’him du Rabbi », qui accompagne les familles d’émissaires de Habad portant une double Chli’hout : celle de leur poste, et celle, plus intime encore, d’un foyer où grandit un enfant différent.

Du raisin au vin : ne pas s’arrêter à l’écorce

Pour introduire ce regard renouvelé, Rav Wolf remonte à la source du deuil de Ticha BeAv. Ce jour ne fut pas d’abord marqué par la destruction des deux Temples, mais bien avant, au désert, lorsque Moché Rabbénou envoya les explorateurs en Terre promise et qu’ils en revinrent précisément le neuf du mois. Devant leurs larmes injustifiées, D.ieu déclara que ce serait là une ahavat ‘hinam inversée, une pleurée sans cause qui entraînerait la ruine du premier et du second Sanctuaire.

Le symbole de ces explorateurs, ce sont les grappes de raisin qu’ils rapportèrent sur leurs épaules. Et le raisin, souligne Rav Wolf, peut se regarder de deux façons. On peut n’y voir qu’un fruit, son enveloppe extérieure, tel que le rapportèrent les explorateurs. Ou l’on peut chercher ce qu’il renferme au-dedans. La première sortie d’exil de toute la Torah, celle de Yossef en prison, éclaire ce point : lorsque le maître échanson raconte son rêve, il se voit pressant des grappes dans la coupe de Pharaon, et Yossef y lit aussitôt l’annonce de sa libération. Ce que Yossef discerne, c’est l’homme qui presse le raisin pour en extraire le vin. On peut s’arrêter à la forme extérieure du raisin, ou l’on peut regarder ce qu’il y a à l’intérieur et le presser jusqu’à en faire du vin.

Ce n’est pas un hasard, ajoute-t-il, si la Torah, louant la Terre d’Israël, la nomme « terre de froment, d’orge et de vigne », sans dire « et de raisins » : le regard ne doit pas se poser sur le raisin, mais sur la vigne qui l’habite. Le raisin, tant qu’il reste raisin, se bénit comme un fruit ordinaire ; devenu vin, il change de nature. Les explorateurs, eux, n’ont vu que l’écorce de la Terre, « un pays qui dévore ses habitants », sans percevoir le vin caché à l’intérieur, sans deviner ce que D.ieu préparait pour les y conduire. Voilà toute l’histoire de Ticha BeAv, et voilà le vin, c’est-à-dire la Guéoula qui délivre de l’exil.

Appliqué au sujet de l’émission, le message est limpide. On peut regarder ces enfants de l’extérieur, à travers leurs difficultés et leurs épreuves, comme on regarde un raisin. Ou l’on peut, à la manière du recueil de Rav Wolf, entièrement tissé des paroles du Rabbi, contempler le vin qui les habite, la profondeur intérieure de cette écorce, et le chemin de délivrance auquel il ouvre.

 

« Ils sont reliés à D.ieu » : ce que le Rabbi dit de l’autisme

Le premier témoignage touche directement à l’autisme. Un célèbre ‘hazane, Yossef Malovani, se présenta un dimanche devant le Rabbi lors de la distribution des dollars pour la Tsedaka, quand le Rabbi fait de chacun un émissaire pour donner à la charité. Il confia au Rabbi qu’il avait un fils autiste, hospitalisé en Angleterre. Le Rabbi lui répondit alors que les personnes autistes ne sont nullement dépourvues de lien : elles entretiennent un lien avec le Saint béni soit-Il, et c’est précisément parce qu’elles sont absorbées dans cette relation avec D.ieu qu’elles paraissent moins reliées aux hommes.

Saisi par cette formule, Malovani raconta au Rabbi que le jour où l’on apporta à son fils des Tsitsit, ces quatre coins de vêtement, alors même qu’il ne parlait ni ne communiquait d’ordinaire, l’enfant les avait saisis avec enthousiasme et avait récité la bénédiction. La preuve, en somme, que leur connexion spirituelle demeure bien plus haute que ce que laisse paraître le dehors.

 

 

« Tu atteindras la profondeur de ta sœur »

Autre récit, autre lien à l’autisme. L’un des Chlou’him de Rochester, Rav Na’houm, grandit en Angleterre et entrait toujours en ye’hidout, en entrevue privée, accompagné de ses parents. À seize ans, pour la première fois seul à New York durant le mois de Tichri, il écrivit enfin au Rabbi ce qu’il portait au cœur : il avait une sœur autiste et demandait ce qu’il pouvait faire pour elle, persuadé, lui l’aîné qui réussissait, de devoir tirer vers le haut celle qu’il croyait « en dessous ».

Il s’attendait à recevoir quelques chapitres de Tehilim à réciter, des pages de Guemara à étudier, une ségoula à accomplir en sa faveur. Le Rabbi lui répondit tout autrement. Mieux encore : au sortir de l’entrevue, le jeune homme rédigea la teneur de l’échange et la transmit au Rabbi par l’intermédiaire du secrétariat, et le Rabbi corrigea le texte de sa main, si bien que ces paroles ne relèvent pas seulement de la tradition orale mais aussi de l’écrit. Parmi ses mots, le Rabbi lui dit en substance : tu es élève à la Yechiva, accomplis ce qui t’incombe, étudie avec assiduité et profondeur, et lorsque tu approfondiras véritablement la Torah, tu atteindras la profondeur de ta sœur. D’un coup, le tableau se renversait : le Rabbi la plaçait plus haut que lui.

« Ce sont mes généraux »

Vint un matin, à 770, un Juif des États-Unis nommé David Meïr, dont le premier enfant était né trisomique. Son épouse se tenait au premier rang, l’enfant dans les bras, lorsque le Rabbi passa et glissa dans la petite main une pièce pour la Tsedaka. Le tonus musculaire de l’enfant étant faible, la pièce lui échappa et roula à terre. Avant que quiconque n’ait esquissé un geste, le Rabbi se pencha, ramassa la pièce, la replaça dans la main de l’enfant et referma lui-même ses doigts pour qu’il la tienne comme il faut. La mère, désemparée, vit le Rabbi lui tendre une seconde pièce et lui dire, dans un sourire, en anglais : « Ce sont mes généraux. »

Un enfant incapable même de refermer la main, et le Rabbi le nomme « général ». Ce ne sont pas des mots jetés pour apaiser une mère, insiste Rav Wolf : il y a là un sens d’une grande profondeur. Au ‘hazane Malovani, il dit qu’ils sont plus reliés à D.ieu que les autres ; à Na’houm, que sa sœur le dépasse ; à cette mère, que son fils est un général. Autant de manières de dire une perception radicalement autre que celle du regard commun.

Le renversement du regard face à l’habitude

Car le réflexe ordinaire, même dans un public pratiquant et scrupuleux des Mitsvot, consiste à accorder d’emblée à l’enfant différent une sorte de « rabais » : il ne serait pas concerné, il ne s’y prêterait pas, à quoi bon investir, à quoi bon se fatiguer. Le Rabbi voit exactement l’inverse. Il perçoit en eux un tout autre lieu. Avant même de trancher ce que cela implique concrètement, sur le plan de la Halakha et de la pratique, il s’agit d’abord de comprendre où ils se tiennent : ne pas regarder le raisin, mais voir le vin qui y repose.

Une épreuve devenue source de bien

Comment Rav Wolf en est-il venu à ce thème ? Comme pour toutes les belles choses, répond-il, D.ieu confie l’épreuve, et c’est à l’homme d’en faire quelque chose. Il évoque Rabbi Akiva et son épouse Ra’hel, fille de Kalba Savoua, chassée de la maison de son père, l’un des hommes fortunés de Jérusalem. Réduits à la plus grande pauvreté, couchant sur la paille, ils reçoivent la visite d’Eliyahou HaNavi déguisé en pauvre venu quémander un peu de paille pour son nouveau-né. De ce dénuement même, symbolisé par la paille, ils tirent de quoi secourir un autre. D.ieu t’a donné une épreuve, enseigne ce récit : ne t’y effondre pas, saisis-la et, avec elle, relève autrui.

C’est très exactement son histoire, confie Rav Wolf. Voilà vingt-cinq ans, son épouse et lui reçurent en cadeau un enfant aux besoins particuliers, aujourd’hui âgé de vingt-cinq ans. Cette épreuve a engendré un bien considérable pour de nombreuses familles. Le recueil en est un exemple ; l’organisation « Les enfants des Chlou’him du Rabbi » en est un autre. Sans cet enfant né chez lui, ces dizaines de familles d’émissaires portant le même fardeau n’auraient jamais trouvé ce soutien. Toujours, dit-il, la difficulté est ce qui doit donner la force d’avancer, et plus encore d’en faire une couronne, d’en tirer un bienfait.

L’ombre aussi sert la gloire du Créateur

Rav Wolf rapporte à ce propos une lettre remarquable du Rabbi à l’artiste Yaakov Agam. Pour l’anniversaire du Rabbi, l’artiste lui avait envoyé un album de ses œuvres, accompagné d’une bénédiction qu’il n’avait pas écrite en toutes lettres, mais en jeux d’ombres : il ne traçait pas la lettre elle-même, mais son ombre, d’où naissait la lettre. Le Rabbi lui répondit que tout ce que D.ieu a créé en ce monde a une finalité, car rien ne fut créé sinon pour Sa gloire. L’ombre elle-même, faite en apparence pour dissimuler, a été créée pour la gloire du Créateur, et l’artiste, par son écriture, montre précisément comment l’on peut se servir de l’ombre, autrement que de la lumière, pour dire un sens.

Chaque être humain, poursuit le Rabbi, traverse dans sa vie des périodes d’ombre, des temps gris et difficiles, tout comme le peuple d’Israël en tant que nation. Ces ombres aussi existent pour la gloire de D.ieu. Les épreuves et les difficultés ne sont pas faites pour qu’on s’y enlise, mais pour qu’on les retourne en gloire du Ciel. C’est de là, dit Rav Wolf, que lui est venu tout ce cheminement.

Mettre les Téfilines : un combat mené jour après jour

Le Rabbi voit la hauteur de ces enfants et les appelle « généraux » ; il affirme leur lien privilégié avec D.ieu. Rav Wolf en donne l’illustration à travers son propre fils. Plusieurs défis se conjuguaient chez lui, qu’il détaille avec pédagogie. Le franchissement de la ligne médiane, d’abord : là où un enfant traverse spontanément la ligne imaginaire du corps pour saisir de la main droite un objet posé à gauche, certains enfants ne peuvent la franchir. La conscience du schéma corporel, ensuite : savoir où commence et finit son corps sans le voir, se glisser sous une table, s’asseoir sans hésiter. La planification du mouvement, encore : disposer cinq assiettes avec ordre plutôt que dans le désordre. Et le dénombrement réel, enfin : compter ce qui est effectivement là, et non réciter des chiffres sans lien avec la réalité.

Que l’on réunisse ces quatre difficultés, et que l’on tente alors de poser les Téfilines : amener la main droite au-delà de la ligne médiane, enrouler avec justesse les lanières sur le bras, savoir qu’on en a bien compté sept, poser ensuite les Téfilines de la tête en repérant où celle-ci commence et s’achève. La chose devient tout bonnement impossible. Or, six mois avant sa Bar Mitsva, son fils décida qu’il devait, malgré tout, essayer de poser les Téfilines. Chaque jour, il tentait, transpirait, s’épuisait, s’exaspérait. C’était éprouvant à voir. Mois après mois, il revenait de son institution, essayait, échouait, échouait encore, jusqu’à ce qu’il brise l’obstacle et y parvienne. Aujourd’hui, il accomplit ce geste comme chacun. Un autre, même adulte, aurait depuis longtemps renoncé devant l’impossible. Là où l’on ne voyait qu’un raisin, il y avait un vin profond : une connexion bien plus haute que ce que révèle le dehors.

Des « invalides de Tsahal » aux « excellents de Tsahal »

D’où le Rabbi tire-t-il ces définitions ? Il l’a lui-même dévoilé. Durant l’été 5736 (1976), une délégation de soldats invalides de Tsahal, en tournée aux États-Unis, fut reçue au 770. On retira tous les bancs de la synagogue pour laisser entrer les fauteuils roulants. Fait rarissime, le Rabbi leur adressa une Si’ha en hébreu, puis descendit de son estrade pour serrer la main de chacun et lui remettre un billet d’un dollar. L’accueil fut d’une émotion rare.

Le cœur de son propos tenait en ceci : pour le peuple d’Israël, l’accent porte sur le spirituel plus que sur le matériel, sur la qualité plus que sur la quantité. Qu’est-ce qui unit des Juifs venus d’Israël et d’ailleurs, sinon leur essence intérieure ? Nous ne regardons pas la forme extérieure, mais l’âme divine qui nous fait tous un. Et cette qualité se transmet de génération en génération depuis le don de la Torah. Dès lors, poursuivit le Rabbi, quand bien même un homme siège dans un fauteuil roulant et se trouve défini comme « invalide », son corps affaibli n’est pas ce que l’on regarde : c’est sa qualité. Il est clair qu’un homme à qui D.ieu a confié une telle épreuve a reçu aussi une capacité spirituelle plus grande, une force plus haute pour la surmonter, et cela parfois dans la joie.

Le Rabbi ajouta qu’il n’aimait pas l’expression « invalide de Tsahal », qui définit l’homme par le manque, comme s’il était en deçà des autres. Puisque le regard authentique est intérieur, et que leur qualité est plus élevée, il proposa de les nommer non pas « invalides de Tsahal » mais « excellents de Tsahal ». Ce n’était pas un simple habillage de courtoisie, mais l’énoncé d’une vérité : « excellent » au double sens de distingué et de marqué, celui qui porte un signe le rendant différent, et surtout celui qui se situe au-delà. Affronter la difficulté signifie que D.ieu a octroyé des forces bien plus grandes.

L’enseignement du Tsema’h Tsedek : les soldats d’élite du Roi

Le Chabbat suivant, un Chabbat Mevarekhim du mois d’Elloul, un Farbrenguen se tint au 770. Le Rabbi y revint sur ses paroles de la semaine et en dévoila le fondement. Il s’appuya sur un maamar, un discours ‘hassidique de l’Admour Tsema’h Tsedek, petit-fils du Baal HaTanya, tiré de son ouvrage « Dere’h Mitsvotékha », qui expose le sens intérieur des Mitsvot au-delà de leur seul aspect pratique et halakhique.

Le Tsema’h Tsedek y interroge une loi : un Cohen atteint d’un défaut corporel ne peut servir au Beth Hamikdach, qui exige la perfection, et pourtant la Torah l’autorise à consommer des offrandes sacrées, dont la consommation par les Cohanim procure l’expiation au propriétaire du sacrifice, à l’instar de l’autel. Comment celui qui ne peut servir peut-il, par sa consommation, expier ? Le Tsema’h Tsedek répond en puisant dans le Zohar de Rachbi. Il existe des âmes créées au temps où la lune est diminuée. La lune symbolise Israël : D.ieu est le soleil qui rayonne, et nous sommes la lune qui reçoit sa lumière, tantôt pleine, tantôt amoindrie. Les âmes créées au temps de la diminution de la lune se retrouvent dans un corps affaibli et traversent la souffrance tout au long du chemin. Mais lorsque viendra la plénitude de la lune, à l’heure de la Guéoula complète que nous attendons en ces jours, quand sa lumière égalera celle du soleil au septuple, tout reviendra à sa perfection première. Et de ces âmes-là, D.ieu se réjouira bien davantage que des autres.

Pour rendre l’idée accessible, le Tsema’h Tsedek recourt à une parabole, celle qui donne au recueil son titre. Un roi envoie ses soldats affronter l’ennemi. Face à un adversaire visible, chaque soldat connaît sa mission. Mais il est des ennemis, hélas familiers ces dernières années, qui se terrent dans des tunnels et des recoins qu’un soldat ordinaire ne peut atteindre. Le roi mande alors une unité spéciale, des soldats d’élite qui pénètrent ces lieux pour en déloger l’ennemi. Ceux-là paient un lourd tribut : ils sont blessés, certains tombent au combat, car le terrain n’a rien d’ordinaire. Mais ils accomplissent pour le roi ce que nul autre ne pourrait, et quand vient la victoire parfaite, c’est d’eux que le roi se réjouit le plus.

Ainsi, explique le Tsema’h Tsedek, tout Israël descend en ce monde pour livrer bataille. L’ennemi déclaré, c’est le côté de la kelipa ; la mission ordinaire, ce sont les six cent treize Mitsvot, claires et connues : prendre une peau et en faire des Téfilines, saisir un Etrog et bénir sur le Loulav, travailler, gagner sa vie et en prélever la Tsedaka. Mais il est des étincelles de sainteté enfouies là où la kelipa ne les libère pas, car elles sont sa source de vie. Le Roi n’a d’autre choix que d’y envoyer des soldats singuliers, qui descendent dans ces lieux au prix fort, dont le corps et l’apparence portent la marque du combat, et qui, par une voie que nous ne saisissons pas, parviennent à en extraire ces étincelles. Voilà pourquoi le Roi se réjouira d’eux plus que de tous. Tel est, conclut le Rabbi, le fondement de ce qu’il avait dit aux « excellents de Tsahal ». Et lorsqu’il déclare à une mère, de son nourrisson, « ce sont mes généraux », le mot prend soudain toute sa densité : un général se tient plus haut que le simple soldat. Ces enfants ne portent pas la Chli’hout de tous ; la leur est autre, plus élevée. Chaque parent interrogera son Rav sur ce qui est permis et requis, mais notre regard, lui, doit changer.

Quand les parents aussi sont des généraux

Les parents de ces généraux portent eux-mêmes une mission, souligne Rav Wolf, car ils font partie des âmes ayant reçu l’épreuve. Il en donne pour preuve une histoire saisissante. Un Chalia’h de Habad, autrefois émissaire en Russie, avait un fils autiste au fonctionnement très difficile, qu’il ne pouvait garder à la maison et avait placé dans un cadre adapté, seul disponible, mais où l’on ne posait pas les Téfilines chaque jour. Installé désormais en Israël, cet homme vint le trouver : dans un mois ou deux se tiendrait la Bar Mitsva de ce premier enfant, et le rêve de tout père est de lui acheter ses Téfilines. Mais à quoi bon, s’interrogeait-il, puisque l’enfant, vivant loin du foyer, ne les poserait pas quotidiennement, et qu’il n’était même pas certain qu’il en soit capable ?

Rav Wolf lui répondit par un autre récit. Un de ses fils, le soir de sa propre Bar Mitsva, participait à une pyramide humaine formée par ses camarades. Au sommet, quand l’un des enfants bougea, la pyramide s’effondra ; il chuta et se brisa le bras, et la fête s’acheva aux urgences. Opéré des deux os de l’avant-bras, plâtré de l’épaule à la main, ce garçon devait poser les Téfilines pour la première fois le lendemain, sans le pouvoir. Rav Wolf parcourut alors le service en proposant aux patients de poser les Téfilines au mérite de l’enfant, et aucun ne se déroba. De là son conseil au père : puisque tu as réuni une somme pour les Téfilines de ton fils, va vers une famille dont l’enfant souhaite les poser mais n’en a pas les moyens, et qu’un autre les mette à son mérite.

L’homme suivit ce conseil et se rendit chez le Rav de l’endroit, qui manqua de défaillir. Trois ou quatre heures plus tôt, une mère de famille en grande difficulté financière était venue le supplier de l’aider à offrir des Téfilines à son troisième fils, bientôt Bar Mitsva ; le Rav avait consigné la demande sans savoir comment y répondre. Voici qu’arrivait l’enveloppe. Il put appeler cette mère et lui annoncer que son enfant aurait ses Téfilines. Ce ne sont pas des soldats ordinaires, redit Rav Wolf : leur mission est d’un autre ordre, plus haute. Et lorsque viendra la Guéoula, quand brillera « la lumière de la lune comme celle du soleil » et que nous pourrons enfin dire « le’haïm » sur le yayin hameshoumar, ce vin préservé réservé aux justes avec le Chor HaBar et le Léviathan à la venue de Machia’h, alors nous comprendrons pourquoi eux, et pourquoi nous, leurs parents.

Une rencontre qui ramène à D.ieu

Rav Wolf refuse de s’attarder sur le vaste chapitre des enfants autistes qui s’expriment par la frappe au clavier, dont on rapporte des paroles bouleversantes : cela n’est pour lui qu’une petite lucarne ouverte sur une réalité plus haute qu’il n’y paraît. Il préfère un récit vécu. Un Juif de sa communauté, issu d’un foyer religieux, s’était perdu à Tel-Aviv, sans kippa, désorienté. Un vendredi, il y a une trentaine d’années, un chant ‘hassidique se répétait sans fin depuis une maison voisine. Excédé, il vint frapper à la porte pour faire cesser ce vacarme. On l’invita à entrer, et il découvrit là un enfant autiste, un enfant spécial. De cette rencontre, de ces mots échangés et écrits qu’il ne s’explique toujours pas, naquit son retour. Aujourd’hui, cet homme observe la Torah et les Mitsvot, garde le Chabbat et pose les Téfilines. Une rencontre directe avec un général juif, capable de relever ce qu’aucun autre soldat n’aurait pu soulever.

Ce sont des âmes particulières, conclut Rav Wolf, dont on ne sait pas toujours rendre compte, mais qui reposent sur un principe : tout Juif possède une âme divine, quand bien même toutes les apparences sembleraient prouver le contraire. Venir à ces enfants avec cette conscience, voir dans l’enfant croisé dans la rue non pas un « enfant handicapé » mais un être d’un niveau bien plus élevé qu’il n’y paraît, ouvre une autre direction et permet de voir le bien.

Le nom dit l’essence : « spéciaux », et non « handicapés »

Le Baal Chem Tov enseigne que le nom exprime l’essence de la chose. La sagesse d’Adam HaRichon, supérieure à celle des anges, fut de savoir nommer chaque créature, car dans la lachon hakodech, la langue sainte, un nom n’est pas une convention arbitraire mais la source de vie et la racine de ce qu’il désigne. Rav Wolf en tire une comparaison éclairante, nourrie de son expérience russe. En Israël comme dans le monde anglophone, on parle d’enfants « spéciaux », « à besoins particuliers », une appellation qui dit leur singularité, et le Rabbi lui-même préférait « excellents » à « handicapés ».

Mais l’inverse est tout aussi parlant. En Israël, où vivent près de dix millions d’habitants, il est impossible de sortir deux jours sans croiser un tel enfant : ils sont partie intégrante de la vie et de la cité. En Russie, pourtant, dans un Moscou de douze à quinze millions d’âmes, Rav Wolf n’en aperçut peut-être qu’une seule fois en plusieurs années. La raison tient au nom : là-bas, tout ce champ se nomme « défectologie ». Quand le titre est celui du défaut, tel est aussi le regard, et ces enfants disparaissent de l’espace public. Lors d’un Farbrenguen auquel il assista, le Rabbi releva précisément que plus l’on approche de la Guéoula, plus la lumière véritable de chaque chose se révèle, jusque dans la langue des nations : l’anglais dit « special children », et c’est là l’expression juste, car ils sont réellement spéciaux, différents, plus élevés.

Le Rabbi employa même l’expression que nos Sages réservent à l’aveugle, sagui nahor, « celui qui a beaucoup de lumière ». L’aveugle n’est pas privé de lumière : au contraire, il en aurait tant que le vase de l’œil ne peut la contenir, de même qu’un projecteur trop intense empêche l’œil ordinaire de voir. Il en va ainsi de ces enfants : leur corps ne parvient pas à contenir l’intensité de leur âme, et c’est pourquoi ils apparaissent tels qu’ils sont. La forme visible est matérielle, mais la profondeur, elle, est bien plus haute. Rav Wolf y ajoute une observation née du confinement : ce qui ressemble à une absence de communication en est parfois l’exact contraire, une communication renversée, infiniment plus élevée.

Chaque âme, sa mission

Le chapitre central du recueil rassemble des correspondances du Rabbi avec des particuliers et des institutions. Rav Wolf s’arrête sur l’une d’elles. Dans les années 5739 (1979), un travailleur social juif des États-Unis se trouvait tiraillé par une question alors brûlante : le logement communautaire, qui consiste à intégrer des enfants dans des appartements au sein de la cité. Les craintes étaient vives, sur le voisinage, la valeur des logements, l’adaptation des uns et des autres. Ayant sollicité plusieurs grandes autorités, il ne reçut qu’une réponse, celle du Rabbi, qui ouvrit une correspondance de deux ans et demi, de 5739 (1979) à 5742 (1982). Le Rabbi paraissait attendre qu’on lui ouvre ce sujet pour y verser tout ce qu’il avait à en dire, s’adressant non pas à un ‘hassid mais à un travailleur social américain, dans sa langue. Dès la première lettre, il posa les principes, ce qu’il faut faire et éviter, l’attitude de l’accompagnant, le regard à porter sur l’enfant, l’espérance à lui offrir sans excès pour ne pas nourrir la déception, et la conviction que sa situation n’a rien de figé et qu’il pourra toujours progresser.

À une mère qui lui demandait pourquoi, si notre mission en ce monde est d’accomplir la Torah et les Mitsvot, l’âme d’un enfant incapable de les accomplir était descendue ici-bas, le Rabbi répondit par une image accessible. Chacun doit apporter sa part à l’harmonie du monde. Qui contribue davantage à l’humanité, demandait-il, le paysan qui plante ses pommes de terre du matin au soir, ou le savant qui, à l’université, conçoit les machines capables de les récolter ? Nul ne saurait le dire : chacun donne sa part, et c’est ensemble que le monde devient habitable, comme le Cohen, le Lévi et le Israël ont chacun leur rôle. Il en va de même pour ces enfants : ce dont tu es capable, tu le feras ; ce dont tu n’es pas capable, nul ne l’attend de toi. Les généraux ont un rôle différent de celui des simples soldats.

N’oubliez pas la mère

Pour conclure, Rav Wolf insiste sur ceux qui entourent l’enfant. L’épouse d’un Admour d’Israël, mère d’enfants à besoins particuliers, s’était rendue à New York pour recevoir une bénédiction lors de la distribution des dollars. Le Rabbi ne prêta guère d’attention particulière à l’enfant, lui remit un dollar comme à tous, puis en tendit un second à la mère en lui souhaitant « une année de réussite ». Décontenancée, elle confia sa déception à ses hôtes, jusqu’à ce que l’un d’eux, découvrant sur son passeport que c’était le jour de son anniversaire, comprenne : le Rabbi, par roua’h hakodech, avait prononcé la formule d’usage pour un anniversaire. Mais Rav Wolf y lit plus profond encore. L’état de l’enfant, trisomique, ne se transformera pas soudain ; il ne deviendra pas Chimchon HaGibor. Celle qui, ici, avait besoin de force, c’était la mère, la source où l’enfant puise la sienne. C’est sur elle que le Rabbi avait porté le regard.

La même vérité affleure dans le lien qu’une autre mère entretint avec la Rabbanit ‘Haya Mouchka. Alors que tout l’entourage, famille et médecins, s’enquérait de l’enfant trisomique et de son développement, la Rabbanit ne l’interrogeait jamais sur la fillette, mais toujours sur elle : « Comment tiens-tu ? As-tu des forces ? » Naturellement, on se concentre sur celui qui a besoin d’aide, l’enfant. Mais celle qui se vide et perd ses forces, c’est la mère, et la Rabbanit avait placé sur elle toute son attention.

Rav Wolf achève par un dernier récit. Une mère avait mené sa fille autiste vers une certaine autonomie, à une époque où l’on comprenait encore mal ce dont il s’agissait. Reçue un jour par un grand professeur, elle s’entendit dire, d’un ton méprisant, d’oublier cette enfant qui ne serait jamais indépendante et de renoncer à tout espoir. Anéantie, elle n’eut qu’une pensée en sortant : rencontrer le Rabbi pour puiser de la force. Entrée en ye’hidout, elle pleura sans pouvoir prononcer un mot. Puis le Rabbi lui demanda des nouvelles de ses autres enfants, de leur école, de leurs progrès. « D’un coup, raconte-t-elle, il a renversé mon regard. Je ne suis pas seulement la mère d’un seul enfant. J’ai, grâce à D.ieu, d’autres enfants ; les autres ne doivent pas souffrir de cela. » Elle ressortit femme et mère différente : oui, il y a l’épreuve et l’on s’y investit, mais il y a aussi, en parallèle, les parts belles et ordinaires de la famille, qui réclament une mère ordinaire, et l’on ne doit négliger ni l’une ni les autres.

Puisse D.ieu, conclut Rav Wolf, nous conduire à la Guéoula complète, au temps de la pleine lune où ces âmes seront dans leur plénitude, où le Saint béni soit-Il se réjouira de tout Israël, et singulièrement de ces âmes et des familles qui les ont élevées. Rav Levi Brook referme l’émission d’un « Amen » reconnaissant, adressé à Rav Eli Wolf et à tous ceux qui portent, dans le foyer, cette mission d’exception, jusqu’à la délivrance véritable et prochaine.