Cinq cent quinze fois, Moché supplia D.ieu de le laisser fouler la Terre promise, jusqu’à ce que le Ciel lui réponde : « Assez ! Ne continue plus à Me parler de cela. » Et pourtant, de ce refus déchirant jaillissent les trésors les plus lumineux de la Torah : la répétition des Dix Commandements et la proclamation éternelle du Chema Israël. Lue le Chabbat Na’hamou, la Paracha de Vaét’hanan s’achève sur la promesse d’Yechayahou, « Consolez, consolez Mon peuple », qui ouvre les sept semaines de consolation menant de Ticha BeAv à Roch Hachana.

 

 

L’homme qui ne demandait qu’un cadeau

Il y a, au seuil de cette Paracha, un mot qui contient tout un monde : Vaét’hanan, « j’implorai ». Rachi s’y arrête longuement, car ce verbe n’est pas anodin. Il ne désigne, en tout endroit de l’Écriture, qu’une demande de don gratuit. Moché, l’homme le plus grand de l’histoire, celui qui avait fait sortir Israël d’Égypte et reçu la Torah face à face, aurait pu se prévaloir de ses mérites. Il ne le fit pas. Car telle est la voie des justes : bien qu’ils puissent invoquer leurs bonnes actions, ils ne demandent à D.ieu qu’un cadeau gracieux. Le Sifri ajoute que ce mot est l’une des dix expressions par lesquelles la prière est désignée, comme si la langue sainte elle-même voulait enseigner que prier, c’est d’abord se présenter les mains vides.

Le moment choisi par Moché n’était pas fortuit. Il venait de conquérir les royaumes de Si’hon et de Og, ces deux géants qui verrouillaient l’accès à la Terre promise. Peut-être, se dit-il, le décret était-il levé ; peut-être la porte entrouverte par ces victoires annonçait-elle un pardon. Et il osa. Il osa dire à D.ieu, selon le Sifri, ce qu’il ne dit qu’en trois occasions de sa vie : « Je ne Te laisserai pas avant que Tu me fasses savoir si Tu accèdes à ma demande ou non. »

Sa supplique est un chef-d’œuvre d’audace et d’humilité mêlées. « Seigneur, Éternel, Toi qui as commencé à montrer à Ton serviteur Ta grandeur et Ta main puissante… » Rachi y entend un argument d’une finesse bouleversante : c’est Toi, dit Moché, qui m’as ouvert la porte de la prière. Lors de la faute du Veau d’or, Tu m’as dit « laisse-Moi » — et est-ce que je Te retenais ? Tu voulais simplement me faire comprendre que tout dépendait de ma prière. J’ai appris de Toi qu’aucun décret n’est définitif tant qu’un homme se tient debout et supplie. C’est cette leçon que je viens Te retourner aujourd’hui. Et Moché d’ajouter cet argument que seul un familier du Roi pouvait se permettre : Tu ne ressembles pas à un souverain de chair et de sang, entouré de conseillers qui protestent lorsqu’il veut faire grâce ; Toi, nul ne T’empêchera de me pardonner.

Ce qu’il demandait tient en un souffle : « Que je passe, de grâce, et que je voie le bon pays au-delà du Jourdain, cette bonne montagne et le Levanon. » Rachi lève le voile sur ces mots : la bonne montagne, c’est Jérusalem ; le Levanon, c’est le Beth Hamikdach. Moché ne rêvait ni de repos ni de conquête. Il voulait voir le lieu où la Présence divine résiderait parmi les hommes.

Le refus qui cachait une promesse

La réponse tomba, abrupte : « Assez ! Ne continue plus à Me parler de cela. » L’Éternel s’était irrité — « à cause de vous », précise Moché en se tournant vers le peuple, car c’est l’épisode des eaux de Meriva qui avait scellé son sort. Mais Rachi refuse de laisser ce « Assez ! » résonner comme une simple rebuffade. Il y découvre une double tendresse. D.ieu ne voulait pas que l’on dise : « Combien le Maître est sévère, et combien le disciple insiste en vain. » Et surtout, dans ce rav lakh, « c’est assez pour toi », les Sages entendent : bien davantage que cela t’est réservé — un bien immense demeure caché pour toi dans le monde futur. Le refus n’était pas une fermeture, mais l’annonce d’une récompense que nul œil n’a vue.

D.ieu accorda cependant à Son serviteur une consolation à la mesure de sa demande. « Monte au sommet du Pisga, lève les yeux vers l’ouest, le nord, le sud et l’est. » Tu M’as demandé de voir le bon pays, lui dit-Il en substance : Je te le montrerai tout entier, d’un seul regard, comme aucun conquérant ne le verra jamais. Et puisque Moché ne franchirait pas le fleuve, il lui restait une dernière mission : transmettre. « Donne des ordres à Yehochoua, fortifie-le et encourage-le. » Rachi décrit avec un réalisme saisissant ce que signifie diriger Israël : le préparer aux peines, aux fardeaux et aux querelles. Et il fallait surtout rassurer le disciple, afin que son cœur ne défaille pas à l’idée que son maître lui-même avait trébuché à cause de ce peuple. Je le lui promets, dit D.ieu : c’est lui qui passera, et c’est lui qui fera hériter. À condition, souligne Rachi, qu’il marche à leur tête et non derrière eux — leçon que Yehochoua paiera cher devant Aï, le jour où il enverra ses hommes au combat en demeurant au camp.

Puis Moché accomplit un geste qui dit tout de lui. Sachant qu’il n’entrerait pas en Terre Sainte, il sépara néanmoins trois villes de refuge sur la rive orientale du Jourdain, destinées à accueillir le meurtrier involontaire. Elles ne fonctionneraient pas avant que les trois villes de Canaan ne fussent désignées, bien après sa mort. Qu’importe. « Une Mitsva qu’il m’est possible d’accomplir, dit-il, je l’accomplirai. » L’homme à qui l’on venait de refuser son rêve le plus cher trouvait encore la force de saisir la moindre parcelle de bien à sa portée.

Face à face, une seconde fois

Alors Moché convoqua tout Israël, et le Sinaï revécut dans les plaines de Moav. « Ce n’est pas avec nos pères seulement que l’Éternel a conclu cette alliance, mais avec nous, nous qui sommes ici aujourd’hui, tous vivants. » Chaque génération, enseigne ce verset, se tient au pied de la montagne embrasée. « Face à face, l’Éternel vous a parlé. » Rabbi Berekhia prête à Moché cette image d’une audace admirable : ne croyez pas que je vous vante une marchandise comme le courtier qui s’interpose entre le vendeur et l’acheteur — le Vendeur Lui-même vous a parlé.

Et les Dix Commandements retentirent une seconde fois. « Je suis l’Éternel ton D.ieu… Tu n’auras pas d’autres dieux devant Ma face » — en tout lieu où Je suis, commente Rachi, c’est-à-dire dans le monde entier, et aussi longtemps que J’existe, c’est-à-dire toujours. Une variante, pourtant, distingue cette seconde version de la première : au Sinaï, D.ieu avait dit « souviens-toi » du jour du Chabbat ; ici, Moché dit « observe ». Rachi tranche par l’un des enseignements les plus célèbres de la tradition : zakhor et chamor, le souvenir et l’observance, la dimension positive et l’interdit, furent prononcés en une seule parole, en un seul mot, et entendus en une seule audition — prodige dont aucune bouche humaine n’est capable, et qui dit l’unité profonde de la Torah.

La voix qui porta ces paroles ne ressemblait à aucune autre. « Une voix puissante qui ne cessa point » : l’homme de chair, explique Rachi, ne peut prononcer toutes ses paroles d’un seul souffle ; le Saint béni soit-Il, Lui, ne S’interrompait pas, car Sa voix est puissante et subsiste à jamais. Le peuple, terrassé, supplia Moché de servir désormais d’intermédiaire : « Approche-toi, toi, et écoute… et toi, tu nous parleras. » Et Moché de confier, des années plus tard, la blessure que lui laissa cette requête : vous avez affaibli ma force, car j’ai vu que vous n’étiez pas empressés de vous approcher de Lui par amour. N’aurait-il pas été plus beau d’apprendre de la bouche du Tout-Puissant que d’apprendre de moi ? D.ieu, pourtant, approuva le peuple — « tout ce qu’ils ont dit est bien » — et laissa échapper ce soupir divin qui traverse les siècles : « Puissent-ils garder ce même cœur pour Me craindre tous les jours ! »

Chema Israël : six mots pour l’éternité

Puis viennent les six mots que tout Juif emporte du berceau jusqu’à son dernier souffle : « Écoute, Israël, l’Éternel est notre D.ieu, l’Éternel est Un. » Rachi y lit bien plus qu’une profession de foi : une prophétie. L’Éternel, qui est notre D.ieu maintenant et non encore celui des nations, sera dans l’avenir « l’Éternel Un », lorsque, selon la parole de Tsephania, tous les peuples invoqueront Son Nom d’un langage pur, et que s’accomplira la vision de Zekharia : « En ce jour, l’Éternel sera Un et Son Nom sera Un. » Dire le Chema, c’est déjà hâter ce jour.

Et aussitôt : « Tu aimeras l’Éternel ton D.ieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. » Rachi déploie chaque mot comme on ouvre un écrin. De tout ton cœur : avec tes deux penchants, le bon comme le mauvais, car même la part obscure de l’homme peut être enrôlée au service du Créateur. De toute ton âme : même s’Il prend ta vie. De tout ton pouvoir : de tous tes biens — car il est des hommes dont la fortune leur est plus chère que leur propre corps — mais aussi, dans un jeu de mots des Sages, quelle que soit la mesure qu’Il te mesure, dans le bien comme dans l’épreuve, remercie-Le, à l’image de David qui bénissait D.ieu aussi bien sur la coupe des délivrances que dans la détresse et l’affliction.

Comment naît un tel amour ? Par « ces paroles qui seront sur ton cœur », répond Rachi : c’est par l’étude de la Torah que l’homme reconnaît le Saint béni soit-Il et s’attache à Ses voies. Encore faut-il qu’elles restent neuves : qu’elles ne soient pas à tes yeux comme un vieil édit royal dont nul ne fait plus cas, mais comme un décret publié ce matin, vers lequel tous accourent. Puis la Torah trace le programme de la transmission juive : « Tu les inculqueras à tes fils » — un verbe d’aiguisement, précise Rachi, car les paroles de la Torah doivent être si affûtées dans la bouche du maître que, si on l’interroge, il réponde sans balbutier ; et les « fils » dont parle le verset, ce sont aussi les disciples, car en tout endroit les élèves sont appelés fils et le maître est appelé père. Enfin viennent les signes tangibles de cette alliance : les Téfilines du bras et de la tête, et la Mezouza sur les portes de la maison — jusqu’aux portes des cours, des provinces et des villes.

La suite de la lecture prémunit Israël contre le danger le plus insidieux : l’abondance. Des villes que tu n’as pas bâties, des maisons remplies de tout bien, des vignes que tu n’as pas plantées — « garde-toi d’oublier l’Éternel qui t’a fait sortir du pays d’Égypte ». Et lorsque, un jour lointain, ton fils t’interrogera sur le sens de toutes ces lois, tu ne lui répondras pas par un traité de philosophie, mais par un récit : « Nous étions esclaves de Pharaon en Égypte, et l’Éternel nous a fait sortir à main forte. » La foi juive se transmet comme une mémoire vivante, de bouche de père à oreille d’enfant.

Le plus petit des peuples, le plus aimé

La dernière lecture dévoile le secret de l’élection d’Israël, et ce secret confond toutes les logiques humaines. « Ce n’est pas parce que vous êtes plus nombreux que tous les peuples que l’Éternel s’est épris de vous, car vous êtes le plus petit de tous les peuples. » Le Midrach, cité par Rachi, retourne le verset comme un gant : vous êtes ceux qui se font petits. Lorsque Je vous comble de bien, vous ne vous enorgueillissez pas. Avraham disait : « Je ne suis que poussière et cendre » ; Moché et Aharon murmuraient : « Que sommes-nous ? » Face à eux se dressent les géants de l’arrogance — Nabuchodonosor qui voulait « ressembler au Très-Haut », San’hériv qui défiait tous les dieux des nations, ‘Hiram qui se proclamait divin. C’est l’humilité, et elle seule, qui a séduit le Créateur : « C’est parce que l’Éternel vous aime et parce qu’Il garde le serment juré à vos pères. » L’amour ne s’explique pas ; il se souvient.

De cet amour découle une exigence : la fidélité. « Tu sauras que l’Éternel ton D.ieu est le D.ieu fidèle, qui garde l’alliance et la bonté à ceux qui L’aiment et gardent Ses Mitsvot, jusqu’à la millième génération. » Rachi y relève une nuance d’orfèvre : pour ceux qui servent par crainte, la bonté s’étend à mille générations ; pour ceux qui servent par amour, à des milliers. L’amour démultiplie tout, jusqu’à la récompense. Quant aux impies, D.ieu leur paie leur salaire en ce monde même, afin de les faire disparaître du monde futur — tandis que le juste accomplit les Mitsvot « aujourd’hui », sachant que « demain », dans le monde à venir, l’attend leur véritable récompense. Le Maftir reprend ces trois derniers versets, comme pour graver une ultime fois cette équation dans le cœur des fidèles.

Na’hamou : la consolation au double visage

Ce Chabbat porte le nom de sa Haftara, et sa Haftara porte le poids de deux mille ans d’espérance. « Consolez, consolez Mon peuple, dira votre D.ieu » : à partir de ce chapitre 40 d’Yechayahou et jusqu’à la fin du livre, note Rachi, il n’y a plus que des paroles de consolation. Le prophète s’adresse à ses pairs — consolez, vous Mes prophètes, consolez Mon peuple — comme si une seule voix ne suffisait pas à panser une telle blessure. Le redoublement du mot répond au redoublement de la peine : « elle a reçu de la main de l’Éternel le double pour toutes ses fautes », et c’est pourquoi la consolation, elle aussi, sera double.

Alors le prophète déroule la plus grandiose des visions. Une voix proclame de frayer dans le désert le chemin de l’Éternel — le chemin de Jérusalem, précise Rachi, pour que ses exilés y retournent. Les vallées se relèveront, les montagnes s’abaisseront, les sentiers tortueux deviendront plaine : rien n’entravera plus le retour. Et lorsqu’une voix demande « que proclamerai-je ? », la réponse tombe comme une sentence sur toutes les puissances de l’histoire : « Toute chair est herbe. » L’homme meurt et ses promesses meurent avec lui, commente Rachi ; il est comme la fleur des champs qui se fane au premier souffle. « Mais la parole de notre D.ieu subsiste à jamais » — car Lui est vivant et éternel, et il est en Son pouvoir d’accomplir. C’est pourquoi la messagère de Sion peut monter sur la haute montagne et crier sans crainte aux villes de Yehouda : « Voici votre D.ieu ! » La promesse vient de la bouche du Vivant à jamais.

La fin de la Haftara est un vertige. Qui a mesuré les océans dans le creux de Sa main, toisé les cieux à l’empan, pesé les montagnes à la balance ? Celui qui a pu créer tout cela, enseigne Rachi, peut à plus forte raison tenir Ses promesses. Devant Lui, les nations sont une goutte au fond d’un seau, les princes un néant qu’un souffle dessèche et qu’un ouragan emporte comme le chaume. « Levez les yeux vers les hauteurs et voyez : qui a créé cela ? » Celui qui fait sortir chaque soir l’armée des étoiles et les appelle toutes par leur nom — et pas une seule ne manque à l’appel. Ainsi en va-t-il, conclut la tradition, du peuple d’Israël, ces étoiles innombrables promises à Avraham : dans le grand rassemblement des exilés que le Machia’h conduira vers Jérusalem, pas un seul ne fera défaut.