Dans un monde où l’individualisme règne, la Hassidout nous invite à redécouvrir une vérité profonde : l’amour authentique du prochain n’est pas seulement un idéal moral, mais une réalité spirituelle enracinée dans l’essence même de notre être. À travers l’enseignement du Tanya de Rabbi Shneour Zalman de Liadi, explorons cette dimension révolutionnaire de l’amour fraternel.

 

 

Par Rav Nissan David Dubov

Le Commandement fondateur

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » – cette parole biblique résonne à travers les siècles comme l’un des enseignements les plus exigeants de la tradition spirituelle. Maïmonide l’explicite avec une clarté saisissante : nous devons aimer notre prochain avec la même compassion que nous nous portons à nous-mêmes, concernant ses biens, sa personne et tout ce qu’il possède ou désire.

Cette exigence spirituelle semble défier la nature humaine elle-même. Comment peut-on demander à un être naturellement égocentrique de nier sa propre identité au point qu’une autre personne assume une importance égale ? Cette question touche au cœur même de notre condition humaine.

Le défi de l’égocentrisme naturel

L’engagement envers autrui demande un sacrifice de soi considérable. Nous devons nous arracher à nos poursuites personnelles, briser le cocon isolé de nos propres intérêts. Le temps consacré aux autres pourrait être utilisé pour améliorer notre propre position – financière, sociale, ou même spirituelle. L’étude de la Torah est infinie, l’obligation d’élever notre niveau spirituel illimitée.

Plus encore, un véritable engagement envers autrui exige bien plus que le simple partage de temps ou de connaissances : il demande l’investissement d’une partie de nous-mêmes. La vraie dévotion envers un proche signifie que sa joie devient notre joie, son angoisse notre angoisse, et les tourments de son âme les nôtres.

Chaque personne constitue une entité séparée, avec ses propres motivations, objectifs et nature. Comment alors est-il possible de transcender cette individualité pour aimer véritablement l’autre comme soi-même ?

La Révolution de la Hassidout : La Doctrine des deux âmes

Rabbi Shneour Zalman de Liadi, fondateur du mouvement Habad-Loubavitch, apporte une réponse révolutionnaire dans son œuvre magistrale, le Tanya. Il enseigne que chaque juif se compose de deux âmes distinctes :

La Nefesh Habahamit (l’âme animale) représente notre dimension physique et égocentrique, source de nos désirs matériels et de notre tendance à l’individualisme.

La Nefesh HaElokit (l’âme divine) constitue notre essence spirituelle, décrite comme étant littéralement « une partie de la divinité d’en haut ».

Ces deux âmes se disputent constamment la possession de notre esprit pensant. Le niveau spirituel d’une personne dépend de laquelle des deux domine et dans quelle mesure.

L’Unité Essentielle des Âmes

Dans le célèbre chapitre 32 du Tanya, l’Alter Rebbe (comme Rabbi Shneour Zalman est affectueusement appelé) révèle une vérité profonde : puisque l’essence de chaque juif réside dans son âme divine, et que cette âme constitue une « partie de la divinité », toutes les âmes sont fondamentalement une dans leur source.

Selon cette perspective Hassidique, le commandement d’aimer son prochain nous dirige vers l’essence d’autrui, nous invitant à la percevoir comme une avec notre propre essence. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » peut alors être compris dans son sens le plus littéral.

Cette compréhension transforme radicalement notre approche de l’amour fraternel. Nous n’avons pas besoin de créer un amour pour l’autre – cet amour constitue une caractéristique innée de notre âme, naturelle comme l’amour entre frères véritables.

Au-delà des apparences physiques

L’Alter Rebbe enseigne que celui qui méprise son corps et trouve sa joie uniquement dans l’âme découvre un chemin direct vers l’accomplissement de ce commandement. Quand le corps est considéré comme méprisable, nous ne nous aimons plus à cause de notre corps plus que nous n’aimons notre prochain.

Concernant l’âme et l’esprit, les différences entre notre âme et celle d’autrui ne diminuent en rien l’amour qui peut les unir. Qui peut prétendre connaître leur grandeur et leur excellence dans leur source – le D.ieu vivant ? Comment pourrions-nous affirmer que notre âme est supérieure à celle de notre prochain ?

En réalité, toutes les âmes sont non seulement égales, mais forment une entité unique dans leur source commune. C’est en raison de cette racine commune dans l’Un divin que tous les enfants d’Israël sont appelés « frères » au sens plein du terme, et non pas seulement métaphoriquement.

Les dimensions ésotériques de l’amour fraternel

Deux aspects supplémentaires éclairent pourquoi l’amour du prochain constitue un amour essentiel plutôt qu’un amour dépendant de facteurs externes :

L’Amour Divin Inhérent : Chaque juif possède un amour profond et caché pour D.ieu. Puisque D.ieu aime le peuple juif, il s’ensuit qu’il existe un niveau d’amour fraternel qui découle de notre amour inné pour D.ieu.

L’Unité Originelle des Âmes : Toutes les âmes font partie d’une âme plus vaste, celle d’Adam le Premier. Même après subdivision, l’essence demeure et contient toujours l’essence totale. Chaque âme contient donc en elle toutes les autres âmes. L’amour du prochain devient ainsi l’amour de soi-même au niveau le plus profond.

Le maître kabbaliste AriZal enseigne que toutes les âmes d’Israël peuvent être perçues comme un grand corps unique. Tout comme le corps humain comprend 248 membres, il existe des âmes qui constituent la « tête » de ce corps spirituel et d’autres qui en forment les « pieds ». Bien que chaque âme accomplisse sa mission individuelle, toutes participent du même organisme spirituel.

Le Chemin vers l’amour authentique

Pour atteindre ce niveau d’amour fraternel, une condition s’impose : considérer son corps comme secondaire et son âme comme primaire. Une personne qui privilégie son corps sur son âme ne pourra jamais connaître le véritable amour du prochain, mais seulement un amour dépendant de facteurs externes – ce que les Sages appellent « un amour conditionnel ».

Même si une personne considère son âme comme primaire mais conserve des traces d’ego, elle pourrait ne pas atteindre l’amour fraternel authentique tant que son ego n’est pas entièrement annulé et son âme pleinement révélée. C’est seulement quand notre propre âme est complètement dévoilée que nous pouvons ressentir un lien essentiel avec autrui.

Paradoxalement, travailler sur notre amour du prochain a pour effet de révéler l’essence de notre propre âme.

Découvrir les qualités uniques

Au-delà de la reconnaissance du lien essentiel entre tous les juifs, nous devons mener une recherche approfondie pour identifier les qualités uniques de chaque individu. Toutes les âmes constituent un grand corps qui forme l’âme collective juive, et même les âmes représentant la « tête » de ce corps sont complétées par celles qui en constituent les « pieds ».

Tandis que les érudits sont aimés pour leur connaissance de la Torah, nous ne pouvons qu’admirer la foi pure et simple des personnes moins instruites. Chaque individu possède des qualités grâce auxquelles il peut apporter une contribution unique à notre peuple. Si nous échouons à voir le bien chez autrui, quelque chose cloche dans notre perspective.

De plus, rechercher le bien chez les autres, parler de leurs avantages et louer leurs qualités uniques provoque effectivement la révélation de ces bonnes qualités. Mettre en lumière les points positifs d’autrui crée un réceptacle dans lequel reposera une grande bénédiction divine.

Les grandes récompenses

La poursuite authentique de l’amour du prochain apporte des récompenses considérables :

Quand nous aimons un proche, D.ieu nous aime. Quand nous rendons service à quelqu’un, D.ieu nous rend service. Quand nous rapprochons une personne, D.ieu nous rapproche.

L’amour de D.ieu pour un juif se compare à l’amour pour un fils unique né à ses parents dans leur âge avancé. En récompense d’un service rendu à autrui – même matériel – D.ieu rétribue nos efforts pour Son enfant au centuple.

Par le service divin impliquant le sacrifice de soi pour l’amour du prochain, nous méritons la révélation du niveau spirituel appelé « mah » dans l’âme, plus que par tout autre service divin en termes de perception profonde de la divinité. De plus, celui qui manque d’un tel sacrifice de soi risque de perdre son « mah ». Seul celui qui se consacre à l’amour du prochain avec abnégation peut être sûr de maintenir son niveau spirituel.

L’Éducation à l’amour fraternel

La tradition souligne l’obligation d’imprégner les enfants d’un esprit d’amour du prochain. Les garçons doivent fréquenter les garçons et les filles les filles. Chacun doit s’assurer que l’autre observe les commandements, mais dans tous les cas, l’esprit de « tous les enfants d’Israël sont amis » doit prévaloir.

Conclusion : Une révolution spirituelle

La Hassidout sur l’amour du prochain ne constitue pas simplement une belle philosophie, mais une révolution spirituelle qui transforme notre compréhension de nous-mêmes et d’autrui. En reconnaissant l’unité essentielle de toutes les âmes dans leur source divine, nous découvrons que l’amour authentique du prochain n’est pas un idéal impossible, mais notre état naturel une fois que les voiles de l’ego sont levés.

Cette sagesse ancienne résonne particulièrement aujourd’hui, dans un monde fragmenté par l’individualisme. Elle nous rappelle que notre véritable identité transcende les divisions apparentes et nous unit dans une fraternité spirituelle profonde. L’amour du prochain comme soi-même cesse d’être un commandement impossible pour devenir l’expression naturelle de notre essence divine partagée.