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J’ai rencontré le Rabbi pour la première fois un mois avant ma Bar Mitsva. Mon grand père, né en Amérique, était un des seuls à garder les vieilles traditions ‘hassidiques, à l’époque où l’Amérique était une « terre qui dévore ses habitants ». (… une époque où il n’était question que de s’intégrer à l’Amérique).

Mon père et ma mère, eux-mêmes, n’étaient plus tellement attachés au judaïsme. Ils m’envoyaient de temps en temps le Chabbat accompagner mon grand père à la Schul, à Manhattan, dans le East Side. J’avais avec lui également trois cours par semaine de judaïsme, en sortant de l’école communale. Je dois dire que ce qui m’a permis de garder ma conscience juive au travers des péripéties de ma jeunesse, ce sont bien ces cours, ces visites du Chabbat et toute l’atmosphère qui s’en dégageait.

En 1954, avant ma Bar Mitsvah, mon grand père m’emmena chez deux Admourim: le Rabbi de Boyan et le Rabbi de Loubavitch.

Je me souviens encore de ma surprise en découvrant le visage encore jeune du Rabbi de Loubavitch: pour moi, un Rabbi était un vieux monsieur, au visage décoré d’une longue barbe forcément blanche. Mon grand père tendit au Rabbi un « petek » (courte lettre mentionnant le prénom, le prénom de sa mère et le sujet de sa visite).

Le Rabbi s’entretint quelques instants avec mon grand père, en Yiddish, dont je comprenait quelques bribes seulement. Puis il se tourna vers moi, et me questionna sur le sujet le plus inattendu de la part d’un Rabbi:

– « Quel est ton sport préféré? »

– « Le base-ball », répondis je sans hésitation.

– « Et comment préfères ce jeu: quand une seule des parties joue, ou quand les deux parties jouent ? »

C’était cette fois mon tour d’apprendre au Rabbi les règles élémentaires du base ball…

– « Rabbi, c’est impossible de jouer au base ball avec une seule équipe ».

– « Et pourquoi donc ? » demanda le Rabbi d’un ton sérieux.

Ma patience faillit disparaître. Allez expliquer à un rabbin ce que chaque enfant sait depuis qu’il marche… Enfin j’essayais de ma plus exquise politesse:
– %Rabbi, tout le truc, c’est justement que l’un soit plus fort que l’autre! Et il faut donc être deux pour cela! »

Visiblement le Rabbi avait compris, et je fus très soulagé.

« Et qui gagne ? » demanda le Rabbi

– « Le meilleur joueur ! », m’esclaffait-je, heureux de cette répartie si spontanée.

Je n’ai aucune idée de ce qui se passait dans la tête de mon grand père durant cet entretien si particulier. Le Rabbi, lui, continua « son enquête »:

– « Est ce que tu joues quelquefois avec tes amis au base ball ?

– « Bien sur, Rabbi! » j’étais déjà certain que j’allais bientôt lui raconter mes hauts faits sur le terrain.

– Et tu vas quelquefois voir jouer les grandes équipes ?

– « Bien sûr ! »

– Et qu’y a-t-il de plus que dans les matchs avec tes copains à l’école ?

Je m’armais de courtoisie pour répondre:
– « Rabbi, nous, on joue pour s’amuser. Mais dans les stades, ils jouent pour de vrai! »

J’aurais pu penser, jusque là, que le Rabbi s’intéressait au base ball; je dus vite déchanter:

-« Et bien vois tu Yossef, tu as dans le coeur un grand terrain. Jusqu’à ce jour, deux adversaires y jouaient. Le bon penchant, et le mauvais penchant. Mais c’était pour s’amuser. A partir de ta Bar Mitsva, ce sera pour de vrai. Et pour ce combat tu reçois de D.ieu le cadeau le plus précieux: un « vrai » bon penchant ! Avec des forces spéciales que D.ieu te donne. Tu devras toujours t’efforcer de vaincre le mauvais penchant, et pour cela te souvenir, comme au base ball, que c’est toujours le meilleur qui gagne. Il suffit que tu le veuilles, et tu pourras gagner. Je te donne ma bénédiction pour que ton grand père et tes parents aient toujours beaucoup de satisfaction de toi ».

Mon grand père répondit Amen et me fit signe d’en faire autant.

« Amen ! »

 

Il faut être fin psychologue pour savoir à quel point ce qu’entend un garçon de treize ans peut se graver dans son esprit et trouver sa place au fond de sa conscience !

Quoi qu’il en soit, je dois avouer que les mots du Rabbi sur le base ball et sur la guerre des penchants  n’occupèrent pas alors une grande place dans mes réflexions… C’est vrai que mon grand père eut l’occasion de me les rappeler dans le discours qu’il fit le jour de ma Bar Mitsva, et c’est vrai aussi que j’évoquais parfois avec émotion le souvenir de cette visite, sans pour autant m’en remémorer tout le contenu. Mais dans mon subconscient, ces mots restèrent gravés au delà de tout ce que j’aurais pu m’imaginer.

Durant toute mon adolescence, au collège puis à l’université, j’eus deux occasions de voir resurgir mon entretien avec le Rabbi. Dans un de ces cas ce fut un moment capital de mon parcours, au point que je me demande si ce n’est pas en vue de cet instant là que le Rabbi me fit tout son discours sur le base ball.

Dans les deux cas, l’irruption brutale dans le champ de ma conscience du souvenir des paroles du Rabbi m’amena à modifier du tout au tout certaines décisions, et il est bien curieux que le base ball eut un lien direct avec ces souvenirs.

Le premier évènement eut lieu durant ma seconde année de collége. J’avais 16 ans, et notre classe avait mérité au classement annuel d’être la meilleure classe de l’établissement.

Notre récompense était un week end dans un club de jeunes très fameux – et quasiment inaccessible- de la Nouvelle Orleans. Un rêve à ne manquer sous aucun prétexte. Quand je racontais à ma mère ce qui allait se passer, elle me dit :

« Jo, il y a un problème, ce week end, c’est Yom Kippour. Tu sais que nous y tenons; un fois par an on se doit bien de jeûner et d’aller à la synagogue. Nous n’avons jamais failli à cette règle et je compte sur toi pour ne pas rompre la chaîne de cette sainte tradition. »

Un choc ! -« Mais maman, comprends moi, toute l’année on en a rêvé ! Je ne pourrai jamais me pardonner d’avoir raté un tel évènement. »

Toute la semaine se passa dans la confusion et les disputes. Mes parents comprenaient l’importance de l’évènement, et ce qu’il représentait pour moi, mais disaient ils, il y des choses sacrées auxquelles on ne peut pas renoncer. Pour moi, qui avait toujours respecté le jeûne de Kippour, et qui me promettait de le respecter à l’avenir, je demandais un peu de souplesse devant une occasion unique dans la vie.

Mes parents, qui avaient toujours été très libéraux dans mon éducation me laissèrent finalement le libre choix, c’est à dire se firent à l’idée que je ne renoncerai pas au voyage.

La veille du départ, jeudi soir, je suivais chez un ami un match de base ball à la télévision et, de façon inattendue une équipe de seconde division emporta le tournoi. Quelle ne fut pas ma surprise d’entendre le commentateur s’esclamer :  « c’est finalement le meilleur qui gagne »!

Je ne sais comment, mais je me revis devant le Rabbi:
« souviens toi: c’est toujours le meilleur qui gagne. Il suffit que tu veuilles, et tu pourras. »

Depuis trois ans, tout ceci était oublié. Et voila qu’au pied du mur, ces souvenirs étaient revenus. Et au même instant, la décision ferme fut prise: je ne transgresserai pas le jour de Kippour!

La seconde fois fut un évènement bien plus décisif, quelques cinq années plus tard, au début des années soixante. Un jeune étudiant à l’université en questionnement perpétuel cherchait un sens à sa vie. Un groupe de missionnaires mormons avait infiltré le campus, et faisait des ravages, notamment chez les jeunes juifs. Deux de mes meilleurs amis avaient déjà cédé au charme des discours du « moniteur », et eurent vite fait de me faire apprécier la « douceur » de leur nouveau paradis.

De semaine en semaine je prenais goût et étais attiré: j’avais enfin trouvé un sens à ma vie. Il ne me restait plus qu’à accéder au stade ultime, la conversion. Un petit tracas toutefois, je ne savais pas comment j’allais m’y prendre avec mes parents. Ils avaient toujours été ouverts, libéraux, mais je mesurais toute la peine qu’ils auraient. Je m’étais décidé à ne pas leur en parler, ce qui me laisserait toute latitude pour les convaincre progressivement et peut être avec une dose de savoir faire, de les amener à la « vérité » que je découvrais.

La veille de la cérémonie de conversion, je participais à un match amical de base ball, que mon équipe perdit. J’allais congratuler le capitaine de l’équipe adverse, et je m’entendis dire « c’est normal, c’est toujours le meilleur qui gagne ! »

J’eus du mal à terminer la phrase. Personne ne comprit pourquoi j’étais devenu tout pâle, ou tout rouge, ému jusqu’au fond de moi. Ni le « moniteur » ni mes amis ne comprirent pourquoi je rompis soudain tout contact avec eux.

Ce n’est que bien plus tard que je repris contact avec mes deux amis, pour les soutirer aux mormons. Eux aussi doivent directement leur attachement actuel au judaïsme à l’intérêt que le Rabbi porta un jour au base ball…

 

Ma seconde rencontre avec le Rabbi eut lieu quelques jours avant la Guerre des Six Jours.

Comme beaucoup de mes amis, nous avions été bouleversés par la crise de Cuba, lorsque notre univers nord américain avait été ébranlé par la menace des missiles et la Guerre Froide qui s’en était suivie. Nous avions alors opté pour des études de sciences politiques, à la fin desquelles nous étions parvenus à des postes importants dans divers états majors politiques et diplomatiques: des amis à moi tenaient alors des postes clés à la Maison Blanche, d’autres parmi les conseillers et collaborateurs des Sénateurs. Pour ma part, je faisais partie des proches de Mr Arthur Goldberg, Ambassadeur des Etats Unis auprès de l’Organisation des Nations Unies.

Un matin, de ce début de juin 1967, quelques jours avant le début de la guerre des 6 jours, je reçu un appel d’une de mes cousines qui m’appelait d’urgence chez elle. Je les trouvais, elle et son mari très soucieux: leur fils unique, Avraham, avait fait Téchouva depuis un an, et se trouvait dans une Yéchivah Loubavitch en Israël. Malgré l’insistance de ses parents, effrayés par les menaces qui pesaient sur l’Etat d’Israël, il se refusait à rentrer à la maison: le Rabbi avait dit de ne pas quitter Israël.

« Nous avons essayé de rencontrer le Rabbi », me rajoutèrent ils, « pour lui expliquer qu’il est notre fils unique, notre seul espoir, notre raison de vivre. Sans succès. Il est inabordable. Nous lui avons écrit, et pour seule réponse, il n’a eu qu’un phrase, qui ne nous convainc pas: « Il ne sommeille, ni ne dort, le Gardien d’Israël ». A ce propos, Jo, nous t’avons appelé pour en discuter, toi qui connais beaucoup de monde et tu es au courant avant nous. La situation est elle aussi grave qu’on le dit ? »

Il m’aurait été pénible d’accroître les angoisses de ces parents, mais comment leur mentir ? On s’attendait au pire. Nul ne pouvait savoir l’issue de la guerre qui était imminente, mais au cas où les armées arabes l’emportaient, ce qui semblait le plus probable, il valait mieux ne pas réfléchir quel serait le sort des juifs. Si j’étais inquiet en tant que juif, je l’étais dix fois plus en tant que plongé dans le vif de l’actualité. Le « boss » lui même, Arthur Golberg, n’en dormait pas de la nuit.

« Il faut absolument que Avraham rentre ! Mais ne vous souciez pas, je vais me servir de mon titre de diplomate pour aller voir le Rabbi moi même et je vais le persuader de laisser Avraham rentrer. »

Ma secrétaire, à qui j’avais confié la tâche de me débrouiller les choses me prévint rapidement: « seul le secrétaire particulier du Rabbi, le Rav Hadakov, pouvait me mettre en contact avec le Rabbi ».

Par téléphone, je l’avisais qu’en tant que principal collaborateur d’Arthur Goldberg, je souhaitais un rendez vous urgent avec le Rabbi. Moins d’une demi heure plus tard, le Rav Hadakov me rappelait pour me proposer de rencontrer le Rabbi le lendemain à 2 heures du matin.

« Mais c’est urgent ! » protestais je.

« C’est bien pour cela que vous pourrez voir le Rabbi du jour au lendemain ..! » répondit le Rav Hadakov

Malgré les treize années écoulées, le visage du Rabbi avait peu changé. Quoi que vieilli, la barbe blanchie, le regard était toujours aussi alerte et pénétrant. Après avoir serré la main chaleureuse du Rabbi, je lui rappelais que j’étais déjà rentré en Ye’hidout treize ans plus tôt, avec mon grand père, avant ma Bar Mitsva. Le sourire du Rabbi eut tout fait de me convaincre qu’il s’en souvenait.

« Rabbi, je dois m’excuser d’avoir usé de mon titre pour vous demander ce rendez vous, mais je viens pour une affaire personnelle. »

Un nouveau sourire me redonna les forces pour raconter l’histoire du fils unique, Avraham, et de ses parents à juste titre si inquiets. Il fallait que le Rabbi autorise Avraham de rentrer à New York. Le sourire du Rabbi disparut d’un seul coup.

« Moi, j’ai des milliers de fils uniques en Israël. Et si je leur dis de rester, c’est parce que j’ai la certitude qu’il ne leur arrivera rien. Dites à votre cousine et à son mari qu’ils peuvent se tranquilliser. « Il ne sommeille, ni ne dort, le Gardien d’Israël ». D.ieu veille sur chaque juif où qu’il soit, et plus particulièrement en Eretz Israël ».

« Rabbi, avec tout le respect que je vous dois, elle ne se calmera pas avec ces paroles, et moi non plus. Le Rabbi sait il à quel point nous sommes conscients dans les milieux bien informés du danger terrible qui menace Israël ? »

« Israël, reprit le Rabbi – et je fus surpris par la tranquillité qui émanait de lui -, n’est pas confronté au grand danger dont vous parlez. Nous nous trouvons avec l’aide de D.ieu à la veille d’une grande victoire, et ce mois ci va se transformer en un mois de grandes bontés et de miséricorde pour tout le peuple juif. Maintenant, si vous voulez bien, dites au père d’Avraham qu’il peut lui aussi faire quelque chose pour nos frères en Erets Israël: mettre les Tefilines chaque jour. Et vous aussi, je ne sais pas dans quelle mesure vous pouvez faire quelque chose pour aider Israël à partir de votre poste à l’ambassade, mais ce qui est certain c’est qu’en mettant les Tefilines chaque jour vous aidez effectivement, et là il n’y a pas de problème de conscience, ce n’est pas de la double allégeance !! Encore une chose, lorsque tout ceci se sera bien terminé, j’aimerais vous revoir pour parler avec vous. »

Je restai fasciné. Combien de temps cela dura-t-il ? Quelques secondes, quelques minutes ? Je me revois debout, à contempler cet homme en face de moi dont se dégageait une telle force, qui avait pris sur lui une si grande responsabilité. Je saisis à cet instant là pourquoi tant de juifs s’en remettaient à lui les yeux fermés.

« Rabbi, en tant que juif je suis heureux qu’il y ait un homme comme vous dans ces instants si critiques et si éprouvants. Je vous remercie pour le temps que vous m’avez accordé ».

« Qu’on entende des bonnes nouvelles », répondit le Rabbi.

J’étais déjà sur le pas de la porte lorsque le Rabbi me fit signe avec un grand sourire:
« A propos, vous aimez encore le base ball ? »

Quelques jours plus tard le monde entier retint sa respiration: Israël, face à tous ses ennemis, combattait sur trois fronts, et anéantissait les armées ennemies en un éclair, d’une victoire sans précédant dans l’histoire militaire. J’étais aux Nations Unies aux côtés d’Arthur Goldberg lorsque la télévision nous montra le Mur des Lamentations libéré, les soldats en larmes sur les pierres du Mur, et le Rabbin Goren soufflant du Choffar.

Arthur Goldberg ne put retenir ses larmes … et moi non plus. Le secrétaire personnel d’Arthur Goldberg, qui n’était pas juif, nous regardait avec un étonnement certain, mais comprit qu’il se passait quelque chose pour le peuple juif. Les yeux encore humides, je me tournai vers le boss:

« Arthur, vous savez, nous avons eu très peur. Les juifs et les amis d’Israël ont été très inquiets. Mais il y a un juif qui en toute tranquillité avait prophétisé cette victoire. » Je lui racontai toute mon entrevue avec le Rabbi.

Peu de temps après, comme le Rabbi l’avait demandé, je me remis en contact avec le Rav Hadakov. Cette fois j’attendis près d’une semaine pour revoir le Rabbi.
Je m’attendais à le trouver souriant et triomphal du genre « vous avez vu que j’avais raison ». Je le trouvai grave. Après une poignée de mains, le Rabbi rentra sans plus dans le vif du sujet.

« C’est un grand moment pour le peuple juif. Nous sommes un peuple habitué aux miracles tout au long de notre histoire. Notre seule existence est déjà une longue suite de miracles. Mais rares sont les occasions où l’intervention divine se fait aux yeux des peuples de façon si éclatante, où D.ieu manifeste de façon si dévoilée que c’est lui qui tire les ficelles pour le bien de Son Peuple. C’est ainsi que s’est passée la sortie d’Egypte, c’est ainsi que nous avons vécu quelques rares occasions de notre histoire, et c’est ce qu’ont vu les juifs de notre génération la semaine passée. Il est des époques où D.ieu semble se cacher de ses fils, mais il est des instants où bontés et prodiges se manifestent aux yeux de tous, et c’est ce que nous avons vécu cette dernière semaine ».

« D.ieu, qui a créé le monde et le dirige, a donné la terre d’Israël au peuple d’Israël. Pour un certain temps, un temps trop long, Il nous a repris cette terre et l’a confiée aux Nations. La semaine dernière il a repris son bien et nous l’a redonné.
Et pour que nul ne doute que c’est D.ieu qui nous la redonné, Il a multiplié les signes et les miracles. Au moment où tous les ennemis d’IsraÎl avaient projeté d’exterminer le peuple juif qui y vit, et que tous les juifs du monde et les autres nations se demandaient comment Israël allait échapper aux ennemis qui l’entouraient de tous côtés, D.ieu a montré des prodiges et en un temps record, a balayé toutes les menaces pour lui rendre la terre d’Israël et ses lieux les plus saints ».

Mais les juifs ont le libre arbitre, et il faut se garder maintenant de deux choses. La première serait de penser que c’est « ma force et mon courage », et que c’est par notre puissance militaire que nous avons emporté cette confrontation. Elle n’en a été que l’instrument. La victoire dans sa totalité c’est D.ieu et seulement D.ieu.

La deuxième, vous concerne et c’est pourquoi j’ai choisi de vous en parler. Je connais la nature des juifs, y compris ceux qui sont actuellement à la tête du gouvernement. Je crains beaucoup que dans les jours qui viennent, ils ne se hâtent d’envoyer une délégation à Washington pour déclarer qu’ils sont prêts à rendre les territoires conquis. Ils ne comprennent pas qu’ils n’ont rien conquis et que c’est D.ieu qui leur a donné ce grand cadeau avec force miracles, et que c’est une terre qui leur revient. Et ceci il faut l’éviter par tous les moyens ».

Durant ces dix minutes que le Rabbi m’avait accordées, je restai bouche bée d’admiration pour le Rabbi et tout autant stupéfait qu’il ait jugé bon de me parler de choses si décisives pour Israël.

« Vous rencontrez des Israéliens qui viennent à l’ONU, et aussi l’ambassadeur d’Israël et autres. Vous avez certainement des entrées au Ministère des Affaires Etrangères et ailleurs, et vous pouvez voir venir les choses. Ce que je vous demande, c’est lorsque vous rencontrerez des Israéliens qui baissent les bras, répétez leur sur un ton décidé ce que vous venez d’entendre ici. »

Semblant lire dans mes pensées, le Rabbi poursuivit:  » Je ne vous demande pas un travail d’agent double sur le compte des Etats Unis, envers lequel vous êtes assermenté, et dont vous devez défendre les intérêts. D’ailleurs les Etats Unis n’ont aucun intérêt à ce qu’Israël rende les territoires, ce serait plutôt l’inverse. C’est en tant que juif voire comme simple citoyen que vous exprimerez votre opinion ».

Et si les IsraÎliens vous demandent d’ou vous tenez une telle certitude, comment pouvez vous, vous, savoir ce qui est bon pour Israel et ce qui ne l’est pas, racontez l’histoire de ce fils unique que ses parents ont voulu faire rentre aux Etats-Unis, et comment, d’ici, on leur a garanti qu’il n’arriverait rien à leur fils unique ni à des milliers d’autres fils uniques. Et sur la base de quoi a-t-on une si grande assurance ici dans cette pièce ? Parce qu’il y a un Créateur au monde, qui le dirige, et qui a décidé de donner en cadeau la Terre d’Israël au peuple juif. Et lorsque le Créateur décide de faire un cadeau, on se doit de l’apprécier et le garder et non de chercher des moyens de s’en débarrasser ! »

Je sortis du bureau du Rabbi perturbé et pensif. Jamais je n’avais éprouvé de tels états d’âme, et cette demi heure que le Rabbi m’avait consacré fut pour moi non seulement une expérience inoubliable, mais surtout un bouleversement de toutes mes valeurs.

Le Rabbi avait planté en moi un sentiment juif et une identification très forte à la cause juive. Pour la seconde fois en peu de temps, j’eus le même sentiment : heureux le peuple qui possède un tel homme!

Je ne saurais vous dire de quelle façon et dans quelle mesure j’ai accompli la mission que le Rabbi m’a donnée. Ce que je sais c’est qu’à plusieurs reprises, le Rabbi s’en est montré satisfait.

Le premier témoignage que j’en reçus me fut donné par l’Ambassadeur d’Israël à l’ONU, qui me dit un jour: « j’étais l’autre soir aux Hakafot de Sim’hat Torah chez le Rabbi de Loubavitch, et il m’a demandé de vous passer un chaud « chalom », ainsi que ses meilleurs remerciements! »

En 1971, après mon mariage avec une israélienne de l’ambassade, nous partâmes habiter en Israël. Durant un certain temps je fus employé à l’Ambassade des Etats Unis à Tel Aviv, puis je passai au service de l’Etat d’Israël. Je fus affecté à diverses tâches dont je ne peux révéler la teneur, même aujourd’hui, et pour lesquelles je voyageais beaucoup. J’eus encore l’occasion de découvrir plus encore le rôle du Rabbi dans le monde: je peux témoigner que le sort de nombreuses communautés juives dans le monde était lié aux interventions du Rabbi; même l’Etat d’Israël doit au Rabbi beaucoup dans des domaines décisifs dont il ne m’est pas permis de parler. Durant toutes ces années, je restais en contact direct avec le Rabbi, avec la bénédiction de mes supérieurs, et dans des circonstances particulières que je ne peux détailler.

Ma dernière rencontre avec le Rabbi, c’était un dimanche matin, ou j’étais venu avec un ami pour le « dollar ». Il m’arriva ce que les ‘Hassidim appellent un « miracle ». Je fis part au Rabbi de mon intention de partir en Allemagne durant la semaine suivante. Le Rabbi comprit le but de mon voyage, et me tendit un dollar de plus: « Et celui là, vous le donnerez en Tsedaka à Stuttgart ». J’eus beau protester que je ne passais pas par Stuttgart, le Rabbi ignora ma remarque. « Bonne réussite ».

Déjà il s’était tourné vers le suivant dans la queue.

Quelques instants après notre décollage de Francfort, l’équipage annonça un atterrissage d’urgence à… Stuttgart. Je me souvins du dollar surprenant que j’avais dans ma poche. Comment accomplir la demande du Rabbi ? A qui donner dans cet avion un dollar en Tsedaka ? J’étais encore en train d’y penser, lorsqu’un petit vieux vint s’asseoir près de moi. Nous avions rapidement sympatisé, et … en deux verres de bière, je savais déjà tout de sa vie: né de parents juifs, seul survivant de sa famille au lendemain de la Shoah, il s’était converti par réaction, ou par crainte et avait rompu tout lien avec le judaïsme. Au fil des années il avait amassé une fortune considérable etc … C’est là que monta en moi une idée saugrenue, sauvage presque. Je sortis le dollar de mon porte feuille, et lui expliquais:

« Il y a à New York un grand Rabbin, chez qui j’étais il y a quelques jours, et qui m’a donné ce dollar pour donner en charité à  Stuttgart, alors que je n’avais pas l’intention de passer par Stuttgart. Je saisis bien que vous n’avez pas besoin d’un dollar, mais puisque vous êtes le seul juif que j’ai rencontré à Stuttgart et comme l’avion va bientôt redécoller, je suis persuadé que c’est à votre intention que le Rabbi me l’a donné ».

– Mais je ne suis pas juif ! » (Jusque là, il ne s’était pas imaginé que je pouvais être juif.)

– Ecoutez, peut être le Rabbi veut au moins que vous mourriez en juif ! »

Je ne sais pourquoi ces mots sont sortis de ma bouche, ni ce que devint le vieux. Mais les larmes qui coulèrent de ses yeux lorsque je lui dit – sans y pense r- ces mots, me laissent penser que le Rabbi avait atteint son but.

Encore une fois je venais de sentir à quel point le Rabbi avait la vue longue.

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